Main Area

Main

Les sentiments communs.

... L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant qu’il ne possède pas des sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables, ne constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion, sans durée et sans force.

L’unification qui fait passer une race de la barbarie à la civilisation s’accomplit par l’acceptation d’un même idéal. Les hasards des conquêtes ne le remplacent pas.

Les idéaux susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple sont de nature diverse : culte de Rome, adoration d’Allah, espoir d’un paradis, etc. Comme moyen d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont conquis les cœurs.

Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple prospère. Sa décadence commence quand cet idéal s’affaiblit. Le déclin de Rome date de l’époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et leurs dieux.

 

L’idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l’amour de la patrie, par exemple, et d’autres qui varient d’âge en âge, avec les besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque époque.

À ne considérer que la France, et depuis une dizaine de siècles seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont souvent varié. Ils continuent à varier encore.

Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité, la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale. L’idéal reste cepen­dant dans le ciel, et orienté par lui.

Avec la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique sort de l’oubli et change l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit en prouvant que la terre, centre supposé de l’univers, n’est qu’un astre infime perdu dans l’immensité du firma­ment. L’idéal divin persiste, sans doute, mais il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent parfois en importance la théologie.

Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois, dont papes et seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus. Le XVIIᵉ siècle rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir ne conteste plus. L’unité, l’ordre, la disci­pline, règnent dans tous les domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de splendeur.

Le déroulement des années continue et l’idéal subit une nouvelle évolution. À l’absolutisme du XVIIᵉ siècle succède l’esprit critique du XVIIIᵉ. Tout est remis en question. Le principe d’autorité pâlit et les anciens maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait leur force. Aux anciennes classes dirigeantes : royauté, noblesse et clergé, en succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe et transforment cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans.

Mais comme le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées anciennes renaissent bientôt. Idéaux du passé et idéaux nouveaux entrent en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d’un siècle.

Ce qui restait des anciens idéaux s’effaçait cependant de plus en plus. La catas­trophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées.

S’étant également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif se trouva transformé.

Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. À la dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du prolétariat.

Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où, trans­formé par les progrès de la science, le monde ne peut plus progresser que sous l’influence des élites. Il importait peu jadis à la Russie de ne pas posséder les capa­cités intellectuelles d’une élite. Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues l’a plongée dans un abîme d’impuissance.

Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce qu’il n’a pas encore trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits.

Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes le cherchent mais ne le décou­vrent pas. Aucun de ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes pour s’imposer.

Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye d’accaparer la direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens idéaux.

 

Gustave le Bon, Le Déséquilibre du monde, 1918.

2017-2018. Herald.fr