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Rien de nouveau sous le soleil.

Nicolas Oresmes, tirée du manuscrit De coelo et mundo.

Il est bien vrai que tout a été dit et qu’il n’existe pas plus de sujets nouveaux que d’idées nouvelles, en matière de finances et de monnaie comme pour le reste. Seulement tout est toujours redit comme une nouveauté parce que l’oubli vient vite et parce que chaque génération recommence les expériences dont la leçon a été perdue. Et chacune à son tour reçoit comme une révélation ce qui était passé à l’état de lieu commun dans un autre siècle qui avait dû découvrir lui-même ce qui antérieurement avait fini par paraître banal.

Lorsqu’on rappelle les maladies monétaires des temps anciens, on se contente d’ordinaire d’évoquer les assignats ou le système de Law. On se contente d’une vague allusion aux faux monnayages de Philippe le Bel. Mais le Vénitien Marco Polo, qui avait visité la Chine au treizième siècle, avait décrit très exactement dans ses voyages les phénomènes d’inflation qu’il avait observés dans ce pays. Car les Chinois ayant connu avant nous l’imprimerie, ont connu presque en même temps la multiplication du papier-monnaie, « tant que, disait Marco Polo, pour six mille de ces billets on ne pouvait même plus se procurer une poignée de riz ».

Mais, à leur tour, les Français du quatorzième siècle n’en virent et n’en surent pas moins que Marco Polo, que les contemporains de Philippe le Bel, que ceux de la Régence et de la Révolution et que nous-mêmes, sur le fléau de l’instabilité monétaire. Ils ont désiré comme nous la monnaie fixe et saine. Et il y en eut parmi eux qui cherchèrent et qui définirent les moyens d’assainir la monnaie.

   

Ces choses se passaient sous le règne de Charles V, dit le Sage ou le Savant, qui employa son règne à panser les plaies que l’invasion avait laissées.

Charles V avait lui aussi ses experts, dont le plus célèbre fut maître Nicole Oresme, évêque de Lisieux. Le Traité de l’origine, de la nature, du droit et des variations des monnaies est venu jusqu’à nous. En ce temps-là, les évêques remplissaient le rôle des professeurs de nos facultés de droit, et, sous Charles V, ces professeurs eussent été évêques. C’est la seule différence, car maître Nicole Oresme s’exprime comme un économiste non seulement distingué mais averti.

Parmi les économistes, fut-il le premier ? Assurément non. Lui-même se réfère à Aristote. Seulement il avait assisté aux désordres monétaires qu’avait produits, après le désastre de Poitiers, la révolution d’Étienne Marcel. Et, sans doute, devant les phénomènes troublants de la dépréciation de la monnaie et de la vie chère, ne fut-il pas seul à réfléchir. D’autres travaillèrent dans le même sens que lui. Une opinion se forma. Toujours est-il que le rapport de l’évêque nous a été transmis. Et c’est un fait que Charles V, s’appliquant au redressement financier et à la liquidation de la guerre, suivit les conseils de maître Nicole Oresme qui fut, pour cette raison, appelé son instructor, terme qu’on a traduit longtemps par « précepteur » (contresens, le roi et son conseiller étant à peu près du même âge), et dont la véritable traduction, nous le comprenons aujourd’hui, est « expert ».

Le Traité de maître Nicole Oresme, dans son texte latin et dans sa translation en langue vulgaire, a été réimprimé sous le Second Empire par un érudit d’origine polonaise, membre de l’Institut, M. Wolowski. À peine remis en lumière, ce précieux témoignage sur la constance des phénomènes financiers était retombé dans l’oubli. Et pourtant, nous aurions pu nous y instruire autant que Charles V lui-même, dit le Sage ou le Savant, probablement parce qu’il se donnait la peine de lire les rapports et d’en prendre ce qu’ils avaient de bon, chose toujours admirée chez les dirigeants, sans doute parce qu’elle est rare.

   

En ce temps-là, nul ne pouvait plus dire ce que valait la monnaie. Elle baissait et elle montait plusieurs fois au cours d’une même année. Et les gens, ne comprenant pas que les prix étaient déréglés parce que la monnaie l’était elle-même, s’aigrissaient et s’irritaient de ses fluctuations dommageables à tout le monde et funestes pour les affaires.

Il arriva alors que la confiance, la fameuse confiance, véritable trésor de l’État, s’évanouit. Et Maître Nicolas Oresme assignait pour la première tâche au gouvernement de la rétablir. Car, disait-il en son langage : « Qui serait doncques celluy qui aurait fiance en prince qui aurait diminué le poids ou bonté de la matière (la monnaie) ainsi figurée sous son propre signe ? »

L’évêque de Lisieux avait porté un diagnostic d’une grande justesse. Pour que le public ait confiance dans la monnaie, il faut sans doute qu’il ait confiance dans le prince, autrement dit dans le gouvernement. Mais pour qu’il ait confiance dans le gouvernement, il faut aussi qu’il ait confiance dans la monnaie, expression du crédit que l’État mérite. À quel moment la confiance a-t-elle disparu, non pas sous Charles V, mais sous M. Doumergue ? Quand les Français se sont éveillés à cette notion qu’ayant prêté cent ils n’étaient remboursés que par vingt et risquaient de l’être un peu plus tard par moins encore. Ayez une monnaie fixe, disait Maître Nicole Oresme, et la confiance reviendra.

Car, au quatorzième siècle, l’argent ne se cachait pas seulement. Il s’évadait comme en 1925 et en 1926. Le révolutionnaire Étienne Marcel et la démagogie des États généraux avaient mis les capitaux en fuite. L’argent se sauvait au delà des frontières. Et l’évêque de Lisieux montrait fort bien comment cette évasion se produisait par un mécanisme presque fatal. Sa démonstration est un peu rugueuse. A l’archaïsme près, on reconnaîtra qu’elle n’est pas beaucoup plus obscure que celle de nos modernes techniciens :

« Aujourd’hui, disait-il, il y a plus à faire entre les marchands d’être d’accord du prix et évaluation de la monnaie que des marchandises dont ils traitent. Par quoi l’or et l’argent sont à présent venus à si haut prix que, si bientôt n’y est porté remède, il est à redouter plusieurs inconvénients grands et moult dommageables en la tolérance et souffrance d’icelle comme des matières, à savoir or et argent, être transportées ès pays voisins, là où le cours est plus haut, et, par ce, diminuer le Royaume à son préjudice et celui de ses sujets. Par laquelle évacuation d’or et d’argent, les marchands souffriraient détriment en leurs marchandises et denrées et n’auraient cours au dit Royaume, ainsi évacué de pécune ; et encore, qui est pire chose, les changeurs et banquiers qui savent où l’or à cours à plus haut prix, chacun en sa figure, ils, par secrètes cautèles, en diminuent le pays et l’envoient ou vendent dehors aux marchands, en recevant d’iceux autres pièces d’or, mixtes et de bon aloi, desquelles ils emplissent le pays. »

   

L’évêque de Lisieux était tout prêt d’énoncer la loi de Greshaen. Et il ne comprenait pas seulement que la mauvaise monnaie chasse la bonne mais qu’elle produit la « perte des substances » et « l’émigration des capitaux ».

Qu’est-ce que monnaie ? demandait encore l’économiste médiéval et aristotélicien. Il répondait fortement que monnaie est mesure des choses et que, par conséquent, elle doit être « juste et vraie en mesure et en poids ».

S’il admet qu’elle puisse être détériorée parce que les nécessités de la guerre, le salut public, la force des choses l’exigent ; s’il admet que l’on ne puisse revenir sur tous les effets de cette détérioration (sinon Charles V et M. Poincaré lui-même auraient dû revaloriser l’unité monétaire jusqu’à la livre d’argent fin de Charlemagne), Maître Nicole Oresme demande qu’une prompte fin soit mise aux mutations et variations de cours lesquelles ne profitent qu’aux changeurs ou spéculateurs et sont nuisibles au prince lui-même. Car « de telles mutations naissent esclandres et murmures du peuple et péril inobédience ».

Bref, et pour tout dire d’un seul mot, Maître Nicole Oresme, évêque de Lisieux, instructor, c’est-à-dire expert de Charles V, était stabilisateur. L’histoire ne nous dit pas s’il fut honni et injurié par les partisans de la revalorisation. Mais, en cherchant bien, on trouverait sans doute que Maître Nicole Oresme fut accusé de vouloir sacrifier les rentiers.

Jacques Bainville, Le Capital, 13 décembre 1927.

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