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Respirer, Paul Valéry.

La liberté est une sensation. Cela se respire. L’idée que nous sommes libres dilate l’avenir du moment. Elle fait s’éployer à l’extrême dans nos poitrines je ne sais quelles ailes intérieures dont la force d’enlèvement enivrant nous porte. Par une ample, fraîche, profonde prise de souffle à la source universelle où nous puisons de quoi vivre un instant de plus, tout l’être délivré est envahi d’une renaissance délicieuse de ses volontés authentiques. Il se possède. Il fait jouer en lui tous les ressorts de ses espoirs et de ses projets. Il recouvre l’intégrité de sa parole. Il peut parler à tous comme il parlait à soi. Il ressent tout le prix de ses pas qui ne trouvent plus de barrières ni de consignes sur leurs voies, et il regarde en souriant de braves femmes qui se hâtent et s’efforcent d’exploiter, à coups de petites scies, une hideuse forêt de chevaux de frise pour en faire de simples bûches. Tout cet appareil de défense brisé, broyé, vidé, ces débris de casemates vaines, ces chars disloqués, percés et que l’on dépèce, ces édifices criblés de coups, blessés par les explosions, entamés par le feu, imposent l’idée d’une puissance extraordinaire, surgie de la vie même, contre laquelle les obstacles calculés à loisir, les prévisions les plus minutieuses, l’armement le plus redoutable aux mains des hommes les plus déterminés, le béton, les engins automatiques, les défilés souterrains, et tout ce que la volonté la plus dure sait imaginer et créer pour maîtriser une révolte, ne peuvent prévaloir. Nous avons vu et vécu ce que peut faire une immense et illustre ville qui veut respirer. Et voici que ce mot si vague, l’âme, prend un sens admirable.

 

Mais, par le fait même qu’il se ressaisit, l’esprit retrouve tous ses droits et les exerce contre ce moment même qui les lui rend. Il n’est point de douceur de vivre ou de revivre qui le doive enchaîner. Il faut bien que se ranime en lui sa loi supérieure, qui est de ne pas s’abandonner à l’instant et de ne pas se livrer tout à sa joie. Il faut aussi qu’il se garde des effets de choc ou d’éblouissement que produisent sur l’intelligence les événements énormes. Les événements ne sont que l’écume des choses. Les réflexions que l’ont fait sur eux sont fallacieuses, et les prétendues leçons qu’on tire de ces faits éclatants sont arbitraires et non sans danger. Nous savons ce que nous ont coûté, en 1940 comme en 1914, les « enseignements » des guerres précédentes. Il suffit, du reste, de songer à l’infinité des coïncidences que tout « événement » compose pour se convaincre qu’il n’y a pas à raisonner sur eux ; ceux qui en raisonnent ne peuvent le faire que moyennant des simplifications grossières et les analogies verbales et superficielles qu’elles permettent. Mais l’esprit, aujourd’hui, doit préserver toute sa lucidité. Si l’intelligence française possède les vertus de clarté que l’on dit, jamais occasion plus pressante de l’exercer ne lui a été offerte. Il s’agit d’essayer de concevoir une ère toute nouvelle. Nous voici devant un désordre universel d’images et de questions. Il va se produire une quantité de situations et de problèmes tout inédits, en présence desquels presque tout ce que le passé nous apprend est plus à redouter qu’à méditer. C’est d’une analyse approfondie du présent qu’il faut partir, non pour prévoir les événements sur lesquels, ou sur les conséquences desquels, on se trompe toujours, mais pour préparer, disposer ou créer ce qu’il faut pour parer aux événements, leur résister, les utiliser. Les ressources des organismes contre les surprises et les brusques variations du milieu sont d’un grand exemple.

Je ne puis développer à présent ces considérations à peine indiquées et me borne à répéter ce que j’ai dit assez souvent : Prenons garde d’entrer dans l’avenir à reculons… C’est pourquoi je n’aime pas trop que l’on parle de reconstruire la France : c’est construire une France que j’aimerais que l’on voulût.

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