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« L’homme est libre, la société le déprave. »

Il y a une religion de la Liberté, il y a une religion de l’Honneur, il y a une religion de l’Homme. Aux grands jours de son histoire, notre peuple n’a jamais voulu distinguer entre elles. C’est au nom de l’honneur, et non de la sécurité, de l’intérêt, du bien-être, c’est au nom de la dignité incessible et insaisissable de l’homme en face de l’État, qu’il exige la liberté. N’est-ce pas une étrange imposture que de prétendre mettre au service de toutes les conceptions inspirées par le déterminisme, : une Révolution qui a eu Rousseau pour parrain ? « L’homme est libre, la société le déprave » ; je me demande ce que peuvent tirer de là, pour leur cause, des gens qui légifèrent, réglementent du matin au soir, sous le prétexte – non toujours avoué, mais évident, mais certain – de défendre leur système contre son pire ennemi, l’individu, l’homme seul, l’animal redoutable aux réactions imprévisibles qu’ils n’estiment maniable, comme les taureaux d’Andalousie, qu’en troupeau. « L’homme est bon, la société le déprave. » Je reconnais l’erreur, mais elle est généreuse, elle est noble.

Depuis cent cinquante ans, les écrivains catholiques la criblent de sarcasmes, et elle fait écumer Maurras. Il est triste pour les catholiques de lui préférer si souvent un stérile pessimisme qui n’est pas loin de faire de l’homme, avec Taine, une bête incorrigible et méchante. Ils trouvent cette conception plus ou moins d’accord avec le dogme du péché originel. En flattant leur croyance au péché originel, on les engage dans des erreurs mille fois pires que l’optimisme de Rousseau, on les associe non à des illusions, mais à des crimes. Ils savent pourtant très bien que s’il existe dans l’homme un principe de péché, la grâce lui donne les moyens de se surpasser indéfiniment lui-même. N’importe ! Ils ne veulent plus que nous espérions, comme nos pères le Royaume de Dieu en ce monde, ils ont peur d’y perdre leur place. Ils laissent diffamer l’être mystérieux fait à l’image de son Créateur, élevé jusqu’à lui, frère du Christ, Christ lui-même, associé à l’universelle Rédemption. Ils le laissent diffamer non par malice, sans doute, mais par une habitude invétérée de servilité envers les pouvoirs constitués, pour faire plaisir aux gens sérieux, aux juges, aux gendarmes, dans la crainte de se faire traiter d’anarchistes par les propriétaires… « L’homme est bon, la société le déprave. » Je trouve qu’une telle maxime aurait parfaitement sa place parmi ces idées que Chesterton appelait « des idées chrétiennes devenues folles ». Après tout, à la fin des fins, l’homme a été créé sans malice, non pas la Société, qui, bien que voulue par Dieu, est l’œuvre de l’homme. Et quel chrétien ne reconnaîtrait dans cette méfiance de Rousseau pour elle, un souvenir déformé, affaibli, de la malédiction portée par Jésus-Christ contre le Monde, la Sagesse du Monde, le réalisme du Monde.

 

 

La France contre les robots, Georges Bernanos.

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