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Fluctuations I. Sur la liberté, Paul Valéry.

Liberté c’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre.

Je ne trouve une signification précise à ce nom de « Liberté » que dans la dynamique et la théorie des mécanismes, où il désigne l’excès du nombre qui définit un système matériel sur le nombre des gênes qui s’opposent aux déformations de ce système, ou qui lui interdisent certains mouvements.

Cette définition qui résulte d’une réflexion sur une observation toute simple, méritait d’être rappelée en regard de l’impuissance remarquable de la pensée morale à circonscrire dans une formule ce qu’elle entend elle-même par la « liberté » d’un être vivant et doué de conscience de soi-même et de ses actions.

Mais rien de plus fécond que ce qui permet aux esprits de se diviser et d’exploiter leurs différences, quand il n’y a point de référence commune qui les oblige à s’accorder.

Les uns, donc, ayant rêvé que l’homme était libre, sans pouvoir dire au juste ce qu’ils entendaient par ces mots, les autres, aussitôt, imaginèrent et soutinrent qu’il ne l’était pas. Ils parlèrent de fatalité, de nécessité, et, beaucoup plus tard, de déterminisme ; mais tous ces termes sont exactement du même degré de précision que celui auquel ils s’opposent. Ils n’importent rien dans l’affaire qui la retire de ce vague où tout est vrai.

Le « déterminisme » nous jure que si l’on savait tout, l’on saurait aussi déduire et prédire la conduite de chacun en toute circonstance, ce qui est assez évident. Le malheur veut que « tout savoir » n’ait aucun sens.

Tout devient absurde en cette matière, comme en tant d’autres, dès que l’on presse les termes : ils n’étaient enflés que de vague. On constate facilement que le problème n’a jamais pu être véritablement énoncé, que cette circonstance n’a jamais empêché personne de le résoudre, et qu’elle lui confère une sorte d’éternité : il irrite l’esprit dans un cercle. Le célèbre géomètre Abel, traitant de tout autre chose, disait : « On doit donner au problème une forme telle qu’il soit toujours possible de le résoudre. »

C’est cette forme qu’il fallait chercher. Que si elle est introuvable, le problème n’existe pas.

Faute de cette première recherche, la pensée s’excitant sur un mot s’égare dans une quantité d’expressions particulières elle adopte tantôt un sens plus ou moins composite, sorte de moyenne des usages ; tantôt un sens conventionnel, qui se brouille bientôt avec celui de l’usage, et l’infini des méprises et des fluctuations du penseur lui-même s’introduit.

C’est une erreur très facile, et si commune qu’on peut la dire constante, que de faire un problème de statistique et de notations accidentellement constituées, un problème d’existence et de substance. Il n’y a rien de plus, il ne peut rien y avoir de plus dans un sens de mot que ce que chaque esprit a reçu des autres, en mille occasions diverses et désordonnées, à quoi s’ajoutent les emplois qu’il en a faits lui-même, tous les tâtonnements d’une pensée naissante qui cherche son expression. C’est donc à la seule philologie, leur juge naturel, qu’il convient d’adresser toutes les questions dont les termes peuvent toujours être mis en cause. Il lui appartient à elle seule de restituer les origines et les vicissitudes du sens et des emplois des mots, et elle ne leur suppose pas un « sens vrai », une profondeur, une valeur autre que de position et de circonstance, qui résiderait et subsisterait dans le terme isolé.

 

Comment donc se peut-il que l’affaire de la liberté et du libre arbitre ait excité tant de passion et animé tant de disputes sans issue concevable ? C’est que l’on y portait sans doute un tout autre intérêt que celui d’acquérir une connaissance que l’on n’eût pas. On regardait aux conséquences. On voulait qu’une chose fût, et non point une autre ; les uns et les autres ne cherchaient rien qu’ils n’eussent déjà trouvé. C’est à mes yeux le pire usage que l’on puisse faire de l’esprit qu’on a.

Ce m’est toujours un sujet d’étonnement que l’entrée en guerre de la pensée avec toutes ses forces, à l’appel d’un terme, qui simple, inoffensif, et même clair dans l’ordinaire des occasions, devient un monstre de difficulté dès qu’on le retire de son élément naturel, qui est le cours des échanges, et des transmissions particulières, pour en faire une « résistance ». Sans doute le phénomène le plus banal, une pomme qui tombe, une marmite dont le couvercle se soulève, peut introduire, dans un esprit très disposé à approfondir ses observations, une origine de méditations et d’analyses ; mais ce travail mental ne cesse de se reprendre au phénomène lui-même et de lui chercher, pour le traiter selon les voies de l’intellect, cette forme dont parlait Abel que j’ai cité, et qui fait que les problèmes sont de véritables problèmes, des problèmes qui n’exigent pas un éternel retour sur leurs données.

Je ne vois donc point de « Problème de la liberté » ; mais je vois un problème de l’action humaine, lequel ne me semble pas avoir été scrupuleusement et rigoureusement énoncé et étudié jusqu’ici, même dans les cas les plus simples. Un acte, excité à partir d’une situation psychique et physiologique de l’individu, est certainement une suite de transformations des plus complexes, et dont nous n’avons encore aucune idée, aucun modèle ; il est possible que l’étude de cet acte et les connaissances qui pourront s’y joindre fassent apparaître quelque clarté dans cette ténébreuse affaire, dont l’origine est en deux propositions que voici conjointes : « Comment se peut-il que nous puissions faire ce qui nous répugne et ne pas faire ce qui nous séduit ? »

Un homme s’interrogeant s’il était libre, il se perdit dans ses pensées. Le ridicule de son embarras lui était imperceptible. Au bout de quelques siècles intérieurs de distinctions et d’expériences imaginaires qu’il dépensa à changer d’avis et à se placer alternativement dans les situations fictives les plus critiques et dans les plus insignifiantes, il dut s’avouer qu’il n’arrivait point.

Il ne parvenait point à comparer des états tout différents, et à reconnaître ce qui se conserve de l’un à l’autre. Si l’on met de la crainte dans un moment, ou quelque douleur très puissante, ou quelque désir souverain ?…

— Ah ! dit-il, nous pouvons faire tout ce que nous voulons, toutes les fois que nous ne voulons rien.

Une autre, qui s’inquiétait aussi de sa liberté avait pensé enfin s’en former une idée exacte par une image des plus naïves.

Il me disait : Je me figure deux personnages parfaitement identiques, placés dans deux univers qui ne le sont pas moins. Ce seront, si vous le voulez, deux fois le même homme et le même monde. Rien de physique, ni rien dans les esprits, ne distingue ces deux systèmes, aussi égaux que deux bons triangles peuvent l’être chez Euclide. Mais voici que deux événements, non moins pareils que le reste, s’étant produits dans l’un et l’autre tout, il arrive que l’un de mes jumeaux agit d’une manière, pendant que l’autre se résout et agit d’une tout autre, qui peut être tout opposée… L’événement a donc provoqué, chez l’un comme chez l’autre personnage, la production d’une véritable « liberté » à l’égard de ce qui était et de ce qu’ils étaient jusqu’à lui : résultat qui n’est guère intelligible… Mais, que voulez-vous ? il ne s’agit de rien de moins que de changer une égalité en inégalité, sans intervention extérieure, et de faire pencher d’un côté, ou de l’autre, une balance en état d’équilibre, sans toucher à cet instrument… Faut-il donc devenir un autre, qui, dans un certain moment, agisse sur ce qu’on fut jusque-là ? La liberté serait-elle un intermède entre deux déterminismes, l’état d’un homme qui, dans tel cas particulier, pourrait créer un déterminisme ad hoc, pour son usage ?

Je lui répondis « au hasard », puisque enfin il fallait bien lui répondre. Je lui fis d’abord observer que je concevais fort mal cette égalité de deux systèmes car je ne conçois même pas cette égalité des figures dont on use en géométrie. Ce n’est là que de la physique. Mais dans la rigoureuse pureté de la pensée abstraite il n’y a point de doubles. Chaque objet n’y est qu’une essence, c’est-à-dire un modèle, et il n’y a point ici de matière qui permette la pluralité. Il n’y a donc point de triangles égaux : il n’y a qu’un seul triangle de chaque espèce, c’est-à-dire qu’il y en a juste autant que de définitions possibles. Et j’ajoutai, pour mon plaisir, que ce que j’avais dit des triangles, saint Thomas le professe des Anges, lesquels étant tout immatériels et des essences séparées, chacun d’eux est nécessairement seul de son espèce. Il faudrait donc en toute rigueur ne jamais dire deux triangles, ni deux anges, mais un triangle et un triangle, un ange et un ange.

Je revins à la « liberté ». Avez-vous remarqué, dis-je à mon homme, que l’action extérieure accomplie ne nous supprime pas radicalement la faculté de penser qu’elle est encore à faire ? Quoi de plus fréquent que de se surprendre à revivre l’état d’oscillation ou d’égale possibilité où l’on était avant d’agir, comme si c’eût été un autre qui eût versé dans l’acte, et qu’il fût impossible au Même, sous peine de ne plus être le Même, d’accepter que le fait comptât ? On dirait que notre Même répugne à devenir cet Autre qui s’est commis dans l’irréversible. En vérité, il est étrange que le « fait accompli » puisse parfois ne nous paraître qu’un rêve, duquel on se réveille pour retrouver la pleine vie imaginaire, toutes ses ressources et ses solutions contradictoires… On ne se reconnaît que dans le provisoire et le possible pur voilà qui est bien nôtre.

Oui, me dit-on. J’ai entendu dire que plus d’un criminel s’étonne d’avoir commis son crime. Ils disent qu’il leur est arrivé un malheur.

Que reste-t-il alors à dire à leur victime ?

— Ma foi, je ne crois pas avoir jamais commis d’autres crimes que ceux que l’on commet dans l’ordinaire de la vie, mais je dois avouer que j’ai l’expérience de ce retour intérieur à l’état d’innocence incertaine, si difficile à convaincre que ce qui est fait est fait.

Oui. Chacun se perd nécessairement dans toute réflexion où soi-même il figure en personne toute spéculation sur la liberté exige du spéculateur qu’il se mette soi-même en cause. Il essaye de s’observer dans quelque action. Il revient sur des affaires qu’il a vécues… Mais êtes-vous quelquefois revenu, à la manière dont on revient sur les voies de l’esprit, sur quelqu’un de vos propres actes ? J’entends sur l’un de ceux que l’on traite communément de « libres » et sans approfondir le mot plus que ne fait le monde, et que la loi. « Si c’était à refaire ! » dit-on souvent. Pouvez-vous imaginer avec précision ce « corrigé » d’une vie ?

— Mal. Il m’est inconcevable que j’aie été « libre »… Mais je n’en pense pas moins d’autre part que j’aurais pu mener tout autrement mes affaires.

— Et vous dites, comme chacun : « Si j’avais su… » Mais dans la plupart des cas « on savait bien », et tout s’est passé comme si l’on n’avait pas su.

— Ah ! ceci est diabolique. Comment voulez-vous reconstituer l’accidentel et ses effets instantanés ?

— Et quoi cependant de plus déterminant dans l’action ?

— Prenez garde. Nous allons tomber dans les difficultés les plus classiques. A peine entrons-nous dans l’action (ou plutôt dans la pensée de l’action), nous y trouvons ce qu’on trouve dans le monde : un horrible mélange de déterminisme et de hasard…

— Mais d’où peut donc venir cette idée que l’homme est libre ; ou bien l’autre, qu’il ne l’est pas ?

Je ne sais si c’est la philosophie qui a commencé ou bien la police. Après tout, il s’agit ou d’innocenter entièrement les actes de l’homme, quels qu’ils soient, et de l’assimiler à un mécanisme ; ou bien de le rendre, comme on dit, responsable, c’est-à-dire de lui conférer la dignité de cause première : on y a employé la logique, le sentiment, toutes les sciences de la nature, et l’on a dépensé d’immenses ressources de savoir, d’ingéniosité, d’éloquence, à poursuivre l’une ou l’autre démonstration. Observez que ce grand procès, s’il a la moindre conséquence, et s’il vaut d’avoir été engagé, n’intéresse pas seulement le moraliste ou le métaphysicien : tout l’orgueil de l’artiste, toute la vanité connue des poètes est en jeu. Une œuvre est un acte.

— Mais alors, un homme qui se dit inspiré, un lyrique qui se vante de l’être, se vante de n’être pas libre : il suit une ligne qui n’est pas de lui.

— Le comble de cette prétention d’être cause sans l’être, de s’enorgueillir d’un ouvrage tout en l’attribuant à quelque source avec laquelle on ne se confond pas du tout, se trouve dans les faiseurs de romans qui prétendent ne faire que subir l’existence de leurs personnages, être habités par des individus qui leur imposent leurs passions, les entraînent dans leurs aventures, et qui, par là, confèrent à leurs fabrications je ne sais quelle nécessité substantiellement… arbitraire. Observez bien que je ne puis exprimer ceci qu’au moyen d’une contradiction. Ils seraient bien fâchés si on leur répondait qu’ils n’ont aucune sorte de mérite : pas plus de mérite que la table où viennent les esprits frapper les belles choses que l’on sait…

On peut tout dire à partir de ce mot qui éveille dans l’esprit images et idées dont l’instant seul, les circonstances, ou quelque interlocuteur disposent. Tantôt on peut penser que la « liberté » est une propriété des organismes dont l’existence dépend d’une adaptation qui ne peut être obtenue par le procédé élémentaire de l’acte réflexe. Une action qui exige la coordination d’un système de fonctions indépendantes entre elles à l’état normal et qui doit satisfaire à un certain imprévu demande qu’un certain jeu existe qui permette l’accord des perceptions et des possibilités mécaniques de l’être.

— Mais il y a de tout autres aspects : par exemple on peut considérer la « liberté » comme une simple sensation, et même une sensation non primitive, laquelle ne se produit jamais quand nous pouvons faire ce que nous voulons ou suivre l’impulsion de notre corps. Il s’agirait, en réalité, de la production par notre sensibilité d’un contraste dont le premier terme serait la sensation (ou bien l’idée) d’une contrainte, elle-même éveillée, soit dans notre pensée, soit dans l’expérience, par l’ébauche d’un acte. Par conséquence, la sensation de « liberté » ne se produit que comme une réaction à quelque empêchement ressenti ou imaginé. Si le prisonnier libéré oubliait sur-le-champ ses chaînes, son changement d’état ne lui donnerait pas du tout la sensation de la liberté. C’est pourquoi lorsque la liberté a été par nous conquise et que l’accoutumance s’est faite, elle cesse d’être ressentie ; elle a perdu sa valeur et il arrive qu’on en fasse bon marché.

— Toute spéculation sur la « liberté » doit donc conduire à l’examen des impulsions et des contraintes. Le système très connu qui consiste à tromper ou à supprimer des besoins ou des désirs pour se rendre libre, aboutirait, s’il était praticable, à la suppression de la sensation de « liberté » puisque la sensation de contrainte serait elle-même abolie. Il arrive, d’ailleurs, que cette intention conduise au résultat paradoxal de trouver la sensation de la « liberté » dans la contrainte que l’on s’impose… en vue d’autres avantages.

 

Ici paraît le nœud même de ces questions. Il réside dans ce petit mot « se ». Se contraindre. Comment peut-on se contraindre ?

Mon sentiment, s’il m’arrivait de pousser à l’extrême l’analyse de cette affaire, serait de chercher à éliminer la notion, ou la notation trop simple : « moi ». Le Moi n’est relativement précis qu’en tant qu’il est une notation d’usage externe. Je dis identiquement « mes » idées… « mon » chapeau… « mon » médecin… « ma » main…

Mais changeons la « mise au point », rentrons en « nous-mêmes ». On trouve alors, ou il se trouve, que mes idées me viennent je ne sais comment et je ne sais d’où… Il en est de même de mes impulsions et de mes énergies. Mes idées peuvent me tourmenter comme se combattre entre elles. Moi lutte avec moi. Mais dire mes, mon, ma quand d’autre part ces interventions ou ces présences se comportent comme des phénomènes, ceci montre la nature purement négative de la notation. Je puis renoncer à mon opinion au profit de la vôtre. Ma douleur, ma sensation la plus intime et la plus vive peut cesser, et, abolie, j’en parlerai encore comme mienne. Elle est cependant devenue un souvenir fonctionnellement identique au souvenir d’une perception quelconque.

Donc, la notation moi ne désigne rien de déterminé que dans la circonstance et par elle ; et s’il demeure quelque chose, ce n’est que la notion pure de présence, de la capacité d’une infinité de modifications. Finalement ego se réduit à quoi que ce soit.

Cette formule paraîtra sans doute moins extraordinaire si l’on observe que ce que nous appelons notre personne et notre personnalité n’est qu’un système de souvenirs et d’habitudes qui peuvent s’effacer de notre mémoire comme on le constate dans certains cas d’aliénation : le malade oublie ce qu’il est, et il ne reconnaît même plus son propre corps. Mais il n’a pas perdu la notation moi, il dira je ; il opposera ce je et ce moi au reste des choses en d’autres termes, cette notation a gardé sa fonction dans la pensée du sujet.

En somme, quelle que soit la sensation ou l’idée, ou la relation, quel que soit l’objet ou l’acte que je qualifie de « mien », je les oppose par là identiquement à une faculté inépuisable de « qualifier », dont l’acte est indépendant de ce qui l’affecte. C’est pourquoi je me suis enhardi quelquefois à comparer ce moi sans attribut au zéro des mathématiques, grande et assez récente invention qui permet d’écrire toute relation quantitative sous la forme a = 0. Zéro est en soi synonyme de rien ; mais l’acte d’écrire ce zéro est un acte positif qui signifie que, dans tous les cas, toute relation d’égalité entre grandeurs satisfait à une opération qui les annule simultanément et qui est la même pour tous. Or, on écrit ceci en assimilant rien à une quantité que l’on nomme zéro.

Ainsi, dans la notation « réfléchie » (je me dis, je me sens), les deux pronoms sont de valeur bien différente ; l’un de ces termes, le premier, est ce « moi » instantané, donc fonctionnel, que je viens d’assimiler au zéro. L’autre est qualifié ; il est corps, mémoire, personne ou chose en relation avec la personne, et tout ceci variable, modifiable, oubliable. Cela fait donc deux moi, ou plutôt un moi et un moi.

Se délivrer ?…

La liberté, sensation que recherche à sa guise chacun. L’un dans le vin ; l’autre dans la révolte ; et tel dans une « philosophie » ; et tel dans une amputation comme Origène. L’ascétisme, l’opium, le désert, le départ, seul avec une voile, le divorce, le cloître, le suicide, la légion étrangère, les mascarades, le mensonge…

 

Tantôt l’accroissement de notre pouvoir, tantôt la réduction de notre vouloir, autant de procédés échappatoires qui se dessinent à l’esprit ; les uns par action sur les choses et sur les êtres ; les autres par action sur soi.

Et quand on est vraiment le plus libre, c’est-à-dire quand le besoin et les désirs sont en équilibre avec les pouvoirs, la sensation de liberté est nulle.

Il est extraordinaire qu’un homme qui marche au péril grave, à la douleur, à la mort, à la honte, puisse physiquement marcher ; que sa moelle et ses muscles l’y portent.

Supposé qu’il fût impossible : étranges conséquences.

Que de choses fondées sur une sorte de simulation à effets réels et énergiques, pouvoir de faire musculairement le contraire de ce que veut et ce que fait le plus profond de l’être. « A contrecœur ». Parfois une dépense insensible, comme de dire « oui », de donner une signature. Mais alors il arrive que ce petit mouvement se charge d’un tel poids « étranger » que le « oui » est un souffle, et la signature un griffonnage.

(...)

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel. Fluctuations sur la liberté I, 1938.

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