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Fluctuations II. La Politique nous parle aussi de liberté, Paul Valéry.

La Politique nous parle aussi de liberté. Elle parut d’abord n’attacher à ce terme qu’une signification juridique. Pendant des siècles, presque toute société organisée comprenait deux catégories d’individus dont le statut n’était pas le même les uns étaient les esclaves ; les autres étaient dits « libres ». A Rome, les hommes libres, s’ils étaient nés de parents libres, s’appelaient « ingénus » ; s’ils avaient été libérés, on les disait « libertins ». Beaucoup plus tard, on appela libertins ceux dont on prétendait qu’ils avaient libéré leurs pensées ; bientôt, ce beau titre fut réservé à ceux qui ne connaissaient pas de chaînes dans l’ordre des mœurs.

Plus tard encore, la liberté devint un idéal, un mythe, un ferment, un mot plein de promesses, gros de menaces, un mot qui dressa les hommes contre les hommes ; et généralement, ceux qui semblent le plus faibles et se sentent le plus forts contre ceux qui semblent le plus forts et ne se sentent pas le plus faibles.

Cette liberté politique paraît difficilement séparable des notions d’égalité et de « souveraineté » ; difficilement compatible avec l’idée « d’ordre » ; parfois avec celle de « justice ».

Les nœuds et les interférences de ces abstractions se manifestent plus clairement si l’on décompose le semblant d’idée « liberté » en ses différentes espèces. La liberté de « penser » (c’est-à-dire de « publier ») ne s’accommode pas toujours avec l’ordre. La liberté du commerce, comme celle du travail peuvent offenser la justice et l’égalité. La Nation, la Loi, l’École, la Famille, chacun selon sa nature, sont autant de puissances restrictives des impulsions de l’individu.

En somme, ce serait une recherche assez intéressante, et peut-être féconde, que celle-ci : déterminer ce qui est possible à un individu dans un pays « libre » – ce qui lui reste de « jeu » quand il a satisfait à toutes les contraintes qui lui sont imposées par le bien public.

Politique et liberté s’excluent, car politique, c’est idoles.

Je trouve que la liberté de l’esprit consiste dans un « automatisme » particulier qui réduit au plus tôt les idées à leur nature d’idées, ne permet pas qu’elles se confondent avec ce qu’elles représentent, les sépare de leurs valeurs affectives et impulsives, lesquelles diminuent ou falsifient leurs possibilités de combinaison. Ces dites valeurs ne sont liées que par accident. Une idée triste se décompose en une idée qui ne peut pas être triste et une tristesse sans idée.

Il ne faut pas confondre cette « liberté » avec ce que l’on nomme communément « la liberté de penser », ou avec la « liberté de conscience ». Celles-ci sont tout extérieures : il s’agit de manifestations ou d’actions, les unes et les autres généralement peu compatibles, chez ceux qui s’en inquiètent, avec la « liberté de l’esprit » définie ci-dessus.

Un esprit vraiment libre ne tient guère à ses opinions. S’il ne peut se défendre d’en voir naître en soi-même, et de ressentir des émotions et des affections qui semblent d’abord en être inséparables, il réagit contre ces phénomènes intimes qu’il subit : il tente de les rendre à leur particularité et instabilité certaines. Nous ne pouvons, en effet, prendre parti qu’en cédant à ce qu’il y a de plus particulier dans notre nature, et de plus accidentel dans le présent.

L’esprit libre se sent inaliénable.

Je me trouve bien en peine de me rendre nette et précise l’idée de liberté politique. Je suppose qu’elle signifie que je ne dois obéissance qu’à la loi, cette loi étant censée émaner de tous et faite dans l’intérêt de tous. Que si elle me gêne ou me blesse, je ne dois pouvoir accuser ni haïr personne : je la subis comme je fais celles de la nature.

Quand je ne puis du tout assimiler la loi civile à la loi naturelle, soit qu’elle prenne un visage et paraisse l’expression d’une volonté particulière qui ne l’emporte sur la mienne que par la puissance d’action ; soit que cette loi, quoique émanée de tous, me semble absurde ou atroce, alors j’estime que ma liberté politique est lésée…

Mais c’est que j’ai appris à la concevoir. Cette notion est inculquée. On a vu des esclaves souffrir d’être affranchis. On voit des peuples embarrassés d’être remis à eux-mêmes et se refaire des maîtres au plus tôt. Il arrive même que ces peuples soient parmi les plus cultivés et les plus intelligents de leur temps.

Une autre remarque : il faut distinguer, en matière de liberté, la notion et la sensation. Sous une autorité même despotique, le relâchement des institutions et de l’administration peut permettre plus de jeu à l’individu, et même plus d’action dans les affaires publiques, qu’il n’en trouverait dans un état libre et rigoureusement tel. Il se sent ici d’autant plus libre que les apparences sont moins libérales.

On appelle pays libre un pays dans lequel les contraintes de la Loi sont prétendues le fait du plus grand nombre.

La rigueur de ces contraintes ne figure pas dans cette définition. Si dures soient-elles, pourvu qu’elles émanent du plus grand nombre, ou qu’il croie qu’elles émanent de lui, il suffit : ce pays est un pays libre.

II est remarquable que cette liberté politique ait procédé du désir de constituer la liberté de l’individu en un droit naturel, attaché à tout homme venant en ce monde.

On a voulu soustraire celui-ci aux caprices de quelqu’un ou de quelques-uns, et il n’y avait d’autre solution que de le soumettre aux caprices du nombre.

Mais, ceci n’étant pas avouable, car ni le caprice, ni la sagesse d’une majorité ne le sont, la pudeur quelquefois a donné au sentiment confus de ce grand nombre la belle figure de la Raison.

Il est entendu que les droits que l’on est censé se retirer à soi-même le sont en vertu d’une liberté supérieure à la liberté de les exercer. Cette simple remarque suffit à démontrer dans quel embarras d’expression et de pensée le terme de liberté nous introduit.

Dans ce pays qui est libre, il est rigoureusement interdit de puiser dans la mer un verre d’eau, de cultiver dix pieds de tabac, et pour un peu il y serait dangereux d’allumer un cigare au soleil avec une loupe. Tout ceci est fort sage sans doute, et se doit justifier quelque part. Mais la pression n’en existe pas moins, et voici la remarque où je voulais en venir : le nombre et la force des contraintes d’origine légale est peut-être plus grand qu’il ne l’a jamais été. La loi saisit l’homme dès le berceau, lui impose un nom qu’il ne pourra changer, le met à l’école, ensuite le fait soldat jusqu’à la vieillesse, soumis au moindre appel. Elle l’oblige à quantité d’actes rituels, d’aveux, de prestations, et qu’il s’agisse de ses biens ou de son travail elle l’assujettit à ses décrets dont la complication et le nombre sont tels que personne ne les peut connaître et presque personne les interpréter.

Je suis près d’en conclure que la liberté politique est le plus sûr moyen de rendre les hommes esclaves, car ces contraintes sont supposées émaner de la volonté de tous, qu’on ne peut guère y contredire, et que ce genre de gênes et d’exactions imposées par une autorité sans visage, tout abstraite et impersonnelle, agit avec l’insensibilité, la puissance froide et inévitable d’un mécanisme, qui, depuis la naissance jusqu’à la mort, transforme chaque vie individuelle en élément indiscernable de je ne sais quelle existence monstrueuse.

Les grandes choses sont accomplies par des hommes qui ne sentent pas l’impuissance de l’homme. Cette insensibilité est précieuse.

Mais il faut bien avouer que les criminels ne sont pas sans ressembler sous ce rapport à nos héros.

 

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel. Fluctuations sur la liberté II, 1938.

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