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Les débuts du tourisme.

Machine à voyager, Albert Robida.

En dépit du voyage à jamais mémorable de Gulliver chez le peuple intéressant de Lilliput et des relations plus ou moins véridiques écrites depuis le capitaine Cook jusqu’au capitaine Marryat, l’imagination timide des géographes ne rêve plus les lointaines découvertes. Ils se sont contentés de tracer le cercle figuratif de l’univers, et, contemplant le globe de la hauteur de leur compas, ils ne cherchent plus à en reculer les limites.

Il résulte de ceci que, à défaut d’îles vierges et de baies inconnues à explorer, nous visitons les contrées dont la topographie exacte se trouve consignée dans tous les itinéraires. Ce parti est le plus commode et le plus sage. Notre siècle n’invente plus, il s’abstient de nous montrer de nouveaux mondes et de nouvelles mers, mais, il faut le dire à sa louange, c’est un siècle emporté sur la roue de la vapeur, un siècle alerte et curieux de déplacement au dernier point. Il visite chaque recoin du monde comme un agent de police visite un tiroir. S’il n’est pas encore prouvé que la littérature contemporaine et le théâtre d’aujourd’hui demeurent comme monuments, personne, au moins, ne pourra nier que la migration soit en progrès. On voyage, ou plutôt ou arrive au fond de la Suède eu vingt jours ; un capitaliste ruiné s’occupe, en ce moment, d’élever des télégraphes dans le désert. On ne parle encore que des télégraphes, mais un mois après le désert voudra le gaz.

Cette fièvre des voyages n’agite pas encore à la fois tous les individus d’une même nation : en regard des touristes effrénés, il y a des gens qui ne bougent pas plus de leur fauteuil que les sénateurs qui se laissèrent égorger dans leur chaise d’ivoire. Les touristes (on peut l’avancer) composent véritablement une classe distincte, une famille à part du sein de la grande famille.

Le touriste, c’est le mouvement perpétuel si longtemps rêvé par les poursuiveurs d’énigmes, c’est le juif errant avec un habit convenable et ses cinq sous multipliés.

On naît voyageur, on devient touriste. Mille incidents divers vous poussent loin de la patrie : souvent c’est la patrie elle-même, lorsque son horizon se rembrunit et que l’émeute y souffle violemment les révolutions. Il ne manque pas alors de philosophes qui deviennent touristes.

D’autres se font touristes par satiété, par ennui ; l’éternel programme de la vie parisienne les décide à chercher d’autres climats et d’autres cieux, comme disent les opéras-comiques. Ils étaient, la veille, en bas de soie à l’ambassade d’Angleterre ; le lendemain, ils font leurs malles pour la Perse.

Ce jeune homme en gants jaunes, ajustant sa lorgnette d’écaille noire au balcon de l’Opéra et se penchant à mi-corps comme pour y découvrir un être des pays lointains, c’est un touriste.

Il y a deux mois, il applaudissait à Saint-Pétersbourg Mlle Taglioni ; voyez-le, maintenant, frapper sa canne avec frénésie, à chaque bond gracieux de MIle Essler. Comment ignorez-vous que, l’année précédente, il a quitté un soir les Variétés pour s’en aller voir danser les odalisques dans leur patrie véritable ! Il est monté quatre fois dans la nacelle aérienne de M. Green. Il retourne, sous peu de jours, à l’ouest des États-Unis. Il va vous parler de la cabane du blanc et du wigwam de l’Indien, de » plaines verdoyantes arrosées par la Rivière-Rouge ou l’Arkansas.

… Le touriste riche, quand il quitte Paris, emporte avec lui une partie de son mobilier, ses portraits de femmes, ses diamants, et n’était, en vérité, la tenture de son appartement à son hôtel, il retrouverait sa chambre de la place Vendôme partout. Il n’emploie jamais les garçons d’une auberge italienne ou française : il n’use maintenant que des siens, qui forment une espèce de milice à part et deviennent redoutables aux maîtres d’hôtel dans tous les lieux où il passe. Le journal du pays annonce sa venue avec des fanfares de phrases, mais il repart en poste quand on s’y attendait le moins… Le touriste riche a soixante gilets, autant de bagues, un peu moins d’épingles et une chaîne d’or sur son gilet de velours nacarat. Il est, cependant, certains inconvénients qu’il éprouve en voyage. Nous mentionnerons en premier lieu le « nécessaire ». Ce nécessaire, acheté le plus souvent chez Aucoc, se compose de tous les outils imaginables pour une toilette recherchée : il pèse vingt-cinq livres, il est garni d’or, d’argent, d’émaux incrustés, de velours. Rien de plus superflu que ce nécessaire. C’est une lourde machine qui est loin de valoir, pour l’utilité, les quatre à cinq menus objets de toilette renfermés dans l’unique étui qu’un Anglais met dans sa poche pour le voyage. Ce nécessaire de l’homme riche une fois étalé sur les serviettes blanches de son hôtel, jugez des commérages du maître d’hôtel et des valets de l’endroit. Le seul examen de ces pièces fait monter la carte à un taux exagéré. Ajoutez à cela les transes perpétuelles qui agitent le touriste riche au sujet de cette vaisselle portative, s’il passe par les détours périlleux de la Sicile et de la Calabre.

… Venons maintenant au touriste pauvre. Celui-là calcule et passe son temps à faire son budget dans chaque étape. C’est un petit homme sec, brossé, rangé, épinglé, mais d’une propreté si triste qu’on est tenté de lui dire : « Mon ami, pourquoi voyagez-vous ? » Il n’a qu’un sac de nuit, une valise de cuir, une montre et un parapluie. N’espérez pas le tromper. Il connaît la liste des hôtels, avec leur tarif ; il ne boit que de l’eau, porte un chapeau gris orné d’un crêpe afin de légitimer un habit noir. Cependant, il n’en arpente pas moins les vallées de la Suisse et les musées d’Italie. Il va son petit bonhomme de chemin et ne s’accorde la glace ou le café qu’aux grandes occasions. Il ne demande jamais si la voiture va vite, mais combien on paye ; les Suisses et les gardiens de monuments l’ont en horreur.

… Le touriste littéraire, quand il « découvre » un pays, songe tout d’abord à faire payer sa découverte par son libraire, tant pour l’Italie, tant pour l’Afrique, tant pour l’Espagne ou pour la Perse ; tous les pays lui sont devenus matière à impôt. Armé d’une écritoire à ressort, il écrit sur le mont Cenis ou sur le Saint-Gothard deux in-octavo d’impressions. Afin de mentir avec une sorte de vraisemblance, il se montre aux savants du pays (lorsque le pays possède des savants), il fait sonner très haut le ministre et parle des missions littéraires avec un enthousiasme d’initié. Comme on lui montre ordinairement les manuscrits et les cathédrales, il en a bien vite une indigestion. Il lui faut des rencontres plus imprévues. Par pitié, un voleur, un simple voleur, pour qu’il l’incruste dans ses Mémoires ! Par malheur, il n’existe plus de brigands en Italie, à moins que ce ne soit les ciceroni et les aubergistes. Le touriste littéraire n’en écrit pas moins sur son album : «  A la hauteur de…, comme le jour tombait, six contadini de mauvaise mine me demandèrent la bourse ou la vie. » Le moment d’une éruption du Vésuve est le plus beau moment de la vie du touriste littéraire : « Il était minuit,,. J’ai vu la flamme de si près que ma moustache droite a été brûlée. Je redescends du Vésuve rempli de ses incandescentes émotions. »

… Il me reste un mot à dire du plus mirifique d’entre les touristes, le touriste qui n’a pas vu. Le docteur Rumphius prétend que, dans l’extase, le rêve ou l’ivresse, certaines images se gravent si avant dans notre cerveau qu’elles finissent par y incruster à la longue un monde réel, une suite d’atlas dont nous pouvons épeler les pages. Le touriste qui n’a pas vu, mais qui ne vous entretient pas moins avec assurance de monuments et de contrées qui existent, est la preuve vivante de ce curieux phénomène. Il devine un lac par instinct, une montagne par intuition. Laissez-le faire, et il vous développera le plan de Waterloo ou des Pyramides. Cela doit être ainsi, dit le touriste qui n’a pas vu.

 

Roger de Beauvoir, 1844.

Illustration : Machine à voyager, Albert Robida.

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