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Composition d’un port.

Albert Marquet, Port de Boulogne,vers 1925.

Un langage gorgé de termes baroques, exubérants et de tout âge, chargé comme le latin d’Apulée, conviendra pour célébrer (non pour décrire, qui est une triste besogne) tout ce qui encombre l’ouïe, la vue et l’odorat, excite l’esprit, amuse l’être, aux abords, sur les quais, sur l’eau lourde d’un port de mer.

L’excès, l’abus des mots restituera la variété des moments et des éléments, la confusion des personnes et des choses, la multiplicité des engins, des manœuvres et des actes, l’enchevêtrement des agrès et des systèmes arachnéens de lignes et de fils, l’alacrité des embarcations de service entre les immobilités monumentales des grands corps opaques de navires à l’ancre, les songes de forces dormantes dans les énormes nœuds des torons et les tresses de câbles, dans les masses agglutinées des maillons de chaînes lovées, et les bizarres exercices des Titans et des Hercules de fonte qui élèvent et reposent, après une pirouette, leurs fardeaux, à fond de cales ou dans le creux de gabarres accablées.

Sur tout ceci, écrivain, n’omets point de faire rouler, débordant d’énormes cheminées, de puissants tourbillons de ténèbres, saisis de temps à autre par des échappées improvisées de vapeur merveilleusement blanche ; et chante le flux inconstant de la brise universelle, rendu çà et là sensible aux yeux par la palpitation de couleur des pavillons qu’elle parcourt, ou par l’émeute dérisoire de toute une lessive d’équipage pendue, dont la fuite de l’air frais irrite les vaines tentatives d’évasion aux jambes vides, les envolées de bras de chemise au désespoir…

Ensuite : tente de faire qu’on croie entendre le bruit composé résultant de toutes ces causes. Inspire-toi du désaccord parfait que font ensemble le cri du bois, le son du fer, le grondement brutalement accidenté des treuils, l’affreux et spacieux mugissement des sirènes, la plainte suraiguë des poulies échauffées, la voix de l’homme qui hisse, la voix de l’homme qui hèle, l’aboi d’un chien de bord, et les clameurs indignées de la volaille, cependant qu’un bétail qu’on embarque meugle, l’un des siens gigotant dans l’espace, ravi tout vif au ciel, par la sangle et la grue, d’un trait.

Accueille maintenant un tout autre carnaval de sensations, et non les moins impérieuses, qui se concertent comme elles peuvent sur ce théâtre, avec les choses vues, qui les pénètrent, les assiègent, et qui les exaltent à la présence la plus réelle et la plus proche ; et ce sont les interventions, les fluctuations ou les diversions des émanations, des exhalaisons, des senteurs, des odeurs, des puanteurs et des arômes ; les âmes incontestables, de la houille, du pétrole, du coprah, des huiles chaudes, des oranges et du suint, de la vinasse, de la morue qui sèche, de la soupe au poisson qui fume, de tout ce qui verse dans l’air l’aveu de sa nature par quelque infime perte de matière subtile.

Mais, tout à coup, Archange irrésistible enivré de sel pur, l’immense esprit de la mer accouru, le Vent du Large passe, et son vol absolu dissipe, emporte, annule cette foison d’évanescences fortes, d’âcres parfums, d’empyreumes et de fumets, vil et riche mélange des effluves qui se dégagent de la vie…

 

Paul Valéry.
 

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