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Bicycles et tricycles.

Bicycles et tricycles.

Donc, après avoir pratiqué tous les genres de montures que la nature offre à l’homme : cheval, mulet, bourriquet, chameau, – éléphant même ! – je me suis mis en tête, voilà quelques semaines, d’apprendre à monter en bicyclette. (Sic. On fit la faute, couramment, de dire en pour à, pendant les premières années.)

Aujourd’hui je vole avec frénésie sur mes deux roues d’acier. Et je comprends pourquoi ces diables de bicycles et de tricycles passionnent un certain nombre de Français.

Jamais je ne pourrai dire le contentement, le bien-être que procure à un homme ce sport hygiénique. C’est inimaginable. Il y a trois mois, je regardais passer un vélocipédiste avec curiosité, comme une bête. La bête, c’était moi. Il était, lui, l’homme pratique, le malin.

Ah ! que je suis donc de son avis, à présent que j’ai appris à jouer de son instrument ! Et comme je voudrais faire passer ma conviction dans l’esprit de tous les jeunes hommes, voire de tous les hommes qui tournent autour de la cinquantaine et qui ne savent comment se défendre contre le vieux temps, celui qui vient, la barbe en broussaille et la faux à la main, leur rappeler que les aiguilles de sa montre marchent toujours… Me voilà donc, par expérience et par reconnaissance, un adepte enragé du sport vélocipédique.

Eh bien, je dois ce bienfait, le croiriez-vous, à mon chien ! Il engraissait trop, ce grand danois, il n’agissait pas assez. Je n’avais pas le temps de le promener de longues heures ; il eût fallu monter à cheval et l’entraîner chaque matin sur les routes… Que d’affaires ! Un cheval, c’est-à-dire une écurie, un palefrenier. Oh ! oh ! Tel saint Paul sur le chemin de Damas, j’ouvris un jour les yeux à la lumière : deux jeunes amis m’apparurent montés sur des tricycles, venant de pédaler pendant vingt kilomètres, un peu fourbus, mais enchantés. J’écoutai leur discours enflammé ; j’étais conquis en quelques minutes.

Un problème se posa : Serai-je bi ou tri cycliste ? Si je monte sur deux roues, j’irai peut-être plus vite, mais je m’étalerai par terre un grand nombre de fois avant d’acquérir les bons principes. Si je marche sur trois roues, j’aurai l’air plus papa, mais en une demi-heure je serai compétent et je filerai dans le bois de Boulogne à coups de pédales victorieuses…

Mon marchand, qui possède vraiment la philosophie de son métier, me tint alors ce langage :

« Je devrais vous inciter à m’acheter un tricycle, car c’est plus cher que la bicyclette. Eh bien, non ! Je vous dis énergiquement : « Prenez sur vous de vous étaler quelquefois. » Je vous tiendrai sur l’instrument pendant une ou deux leçons ; vous posséderez bientôt les principes de la bicyclette.

Accepté. J’ai fait mes chutes avec plus ou moins de grâce, et, poussé par un je ne sais quoi d’étrange que j’ai trouvé tout de suite à la bicyclette, j’ai persévéré dans quatre leçons. A la troisième je faillis tout envoyer promener ; à la quatrième j’étais hors d’affaire ; c’est bien plus simple qu’on ne croit.

Depuis lors, dès que j’ai deux heures libres, je pars sur ma bête en acier. Je me porte à ravir, et mon chien aussi, car tous deux nous dévorons les espaces et nous revenons rompus, moulus, mais transformés par cet exercice dont on a tort, vraiment, de se moquer. En France, on se moque de tout…

Maintenant une bonne farce ! On nous présente le cyclisme, mot baroque (!), comme arrivant d’Angleterre, ce qui fait toujours bien chez nous. Or rien n’est plus français que la vélocipédie. Rappelons-nous les grands bicycles qui apparurent au Luxembourg avant la guerre de 1870. Les Muscadins du Directoire avaient des célérifères qu’ils lançaient, avec eux dessus, en appuyant précipitamment les pieds sur le sol, et l’histoire dit que c’est un serrurier de Paris, nommé Michaux, qui eut vers 1875 l’idée de combiner les pédales avec une chaîne de Vaucanson, d’où le gracieux tricycle et la séduisante bicyclette qui font fureur aujourd’hui. Gloire à Michaux !

 

Pierre Giffard, Le Petit Journal, 1890.

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