Main Area

Main

Duquesne et la Mer.

Bataille d’Agosta.

Au moment où les choses navales prennent dans l’histoire des peuples modernes une importance si exceptionnelle, il était bien qu’une statue du célèbre marin fût élevée au Bouchet, près la poudrerie de la guerre, dans le domaine même acheté par Louis XIV et transformé en marquisat pour être offert par lui au « très cher et bien-aimé général de son armée navale ».

Duquesne avait déjà trois statues : l’une à la Bourse de Nantes, l’autre dans la cour du palais de Versailles, une troisième très martiale et très belle d’allure, œuvre de Dantan aîné, s’élevant, comme il convient à un enfant normand de la mer, parmi les pommes et les poissons, au milieu d’un marché du vieux Dieppe.

Une statue nouvelle érigée au Bouchet, près du cours charmant de la douce Juine, ajoute certes, à celles-là, une signification ; elle vient marquer le lieu agreste où ce grand homme de guerre, après avoir bien servi, ne cessa pas pour cela, suivant le mot du roi lui-même, du fond de sa retraite, « de commander aux flottes ».

Pour nous, qui personnifions en Duquesne toute une époque de la marine, toutes ses grandeurs et tous ses fastes, nous nous le représentons beaucoup mieux que dans tous ces marbres sur le

fond colorié des vieilles et naïves estampes. Alors nous le voyons fier et droit, le visage rude et enflammé, son bel œil bleu animé du feu du commandement ; les larges boucles blondes de sa chevelure flottant sous son grand chapeau à panache, il se tient debout au gaillard d’avant d’un de ces vaisseaux du roi tels qu’en sculptaient alors les Anguier ou les Pierre Puget ; les figures de proue, comme pour porter la voix de l’amiral au lointain des mers, soufflent dans les conques marines ou les clairons dorés tout en avant de lui ; au loin, l’Océan paraît chargé de frégates, de corvettes, de brûlots, de flûtes ; et le grand Soleil Royal balance noblement, dans un feu de caronade et dans le bruit des mortiers, parmi des nuages de poudre, son chateau-arrière où flottent les pavois.

Duquesne, écrivent ceux qui l’ont vu, sans être grand de taille, était d’allure noble et décidée ; un coup de mousquet reçu en pleine mâchoire, au siège de Santona, lui avait un peu dérangé la figure ; audacieux, il était toujours au plus fort de l’action, résistant à la tramontane et, la mèche enflammée en main, il était toujours prêt, dans les rudes moments, à faire sauter la sainte-barbe. Son juron favori était : Cent diables ! et il le jetait à tous ses ennemis, aussi bien aux Espagnols qu’aux Anglais et aux Hollandais. Comme beaucoup de grands hommes de son siècle, un Pierre Corneille ou un Nicolas Poussin, il était né Normand ; et le fait est que comme Poussin traçait des bergers et des paysages, lui, d’un grand trait de crayon, depuis l’arête de la quille jusqu’au gréement, dessinait le plan des navires où il combattait. Comme Corneille, il était chiche d’habits, ne portait que culotte de serge et justaucorps de drap noir, baudrier de même avec boucles également noires ; toute sa coquetterie était dans les mouchoirs et les cravates de fine toile de Hollande.

Son caractère était rude, épineux, et, comme celui de Jean Bart, « un peu ours » ; au reste, il avait un quesne ou chêne dans ses armes et, pas plus que le chêne, ne savait plier ; une fois qu’il s’en allait, à l’entrée de la Gironde, combattre devant Bordeaux, un capitaine anglais le somma d’avoir à amener son pavillon. « Le canon, dit-il, en décidera ! » Ce fut sa seule réponse ; aussitôt il fit ouvrir le feu, tourna l’ennemi, le chassa, fit une prise magnifique et se rendit devant Bordeaux en vainqueur.

Entier dans son commandement, il exigeait que ceux qui le servaient le servissent avec le même dévouement que lui-même apportait à servir le roi. « Ce que je trouve de meilleur en lui, disait un intendant, M. de la Guette, avec qui il avait eu maille à partir, c’est qu’il est fort affectionné au service du roi, mais il est un peu difficile à régler. » C’est que, comme tous ceux de sa race, – et Corneille, Poussin étaient comme cela, – il était droit et têtu ; « il avait, dit M. de Vendôme, de la finesse de Normand ». Probe et vaillant, il entendait que les autres fussent comme lui, honnêtes et courageux ; si l’un de ses rivaux, un Vivonne, un d’Estrées, cherchait à le réduire dans son autorité, il en appelait au roi ou à Colbert : « Protégez-moi, de grâce, écrivait-il à ce dernier, lors de dissentiments de cette nature, et ne me laissez pas aller en ce voyage avec ce chagrin qui mine plus un homme d’honneur en un jour que dix ans de services. » Apparemment que l’un de ceux qu’on lui donnait souvent pour commander en titre, lui disputant son grade de lieutenant général, avait voulu l’empêcher d’accrocher son pavillon au mât de misaine !

Capable du dévouement le plus entier à son souverain et à son pays, il ne payait pas seulement de sa personne, ainsi que cela advint aux îles de Lérins, en Zélande, à Messine et en maints endroits des mers du Levant et du Ponant, où il faillit mourir ; mais encore, ainsi que dans l’affaire de Bordeaux, il payait de sa bourse, armait et gréait lui-même ses navires. Dévoré d’une activité et dan zèle sans relâche, le repos lui était le plus dur châtiment. Une fois que la paix était venue, ce qui était rare en ces temps-là, entre les flottes d’Espagne, de Hollande, de France et d’Angleterre, il ne put rester à rien faire et s’engagea au service de la Suède ; mais, là comme ailleurs, il ne souffrait ni mollesse ni retard dans l’action ; au maréchal Wrangel, qui était ministre de la reine Christine, il écrivait alors de vive pointe : « Ma curiosité me porte fort à savoir ce que Votre Excellence fera dans cette rencontre et si elle ne fera pas ronfler le canon ? »

Issu de vieille famille, Abraham Duquesne avait été porté de bonne heure, par les hauts exemples de son père et de sa mère, à s’assouplir dans le devoir et l’obéissance. À sa mère, belle femme du pays de Caux, qui portait, comme autrefois les reines leur chapeau à hennin, son haut bonnet tuyauté, il dut toutes les vertus privées ; mais à son père, Abraham Iᵉʳ Duquesne, « écuyer, capitaine pour le roi » dans le port de Dieppe, il dut toute sa science navale. À bord du Petit-Saint-André, qui était le bateau paternel, il commença de donner, dès le plus jeune âge, aussi bien dans la pèche que dans la guerre, des preuves manifestes d’intrépidité. Aussi ne tarda-t-il point d’être remarqué, et le temps arriva bientôt ou le cardinal de Mazarin pouvait écrire au bailli de Valençay qu’on « serait bien aise que de braves gens comme le sieur Du Quesne et le chevalier Paul commandassent chacun une escadre dans la Méditerranée ».

Nul, plus que Duquesne, n’a aimé la mer ; nul ne s’est attaché, avec plus de talent, à la conquérir.

En 1650, devenu déjà célèbre et promu chef d’escadre, Duquesne se maria ; sa femme, Gabrielle de Bernières, fut pour lui une dévouée épouse ; elle avait de son humeur et de son caractère ; durant que son mari s’exposait au loin au feu des Génois et des Barbaresques, elle gardait un peu partout où il avait des biens, le gouvernement de ses affaires ; mieux même, si quelque affront venait à son époux, « par suite des personnes de faveur que l’on introduit dans le commandement », elle-même se rendait chez Colbert, plaidait avec chaleur devant le ministre, et le convainquait bientôt de l’excellence des raisons de son mari.

Ces raisons, à vrai dire, partaient souvent, chez Duquesne, de l’orgueil blessé. Comme tous les grands hommes, le lieutenant général avait souvent des sauts brusques d’humeur, de grands coups de dépit ; mais ces bouillonnements de son esprit, ces emportements de caractère, s’apaisaient bien vite au moment du devoir ; à ces instants-là il reprenait complètement possession de lui-même, et il accomplissait alors de tels prodiges dans les guerres que ses adversaires mêmes lui rendaient hommage. « « J’attends ici le brave Duquesne ! » disait, en le défiant avec une sorte d’admiration, le plus grand de ses ennemis, Adriantz de Ruyter, lieutenant-amiral de Hollande.

Abraham Duquesne ne tarda point de répondre à cette attente. Jamais le grand marin ne fut plus en possession de ses moyens, ne fut plus maître de ses talents que lorsqu’il quitta Toulon avec sa flotte pour aller, du côté de Messine, attaquer Ruyter. Une confiance, un enthousiasme indescriptibles portaient la flotte entière à accompagner son commandant en chef, et le jeune Tourville n’était pas le seul à penser alors : « Je crois que ce ne sera pas un mal pour les affaires du roi que ce soit M. Du Quesne qui nous mène chercher les ennemis. »

La rencontre, l’une des plus opiniâtres, des plus sanglantes et des plus terribles de l’histoire navale, eut lieu dans les eaux de la Sicile. Là, le grand Ruyter fut frappé à mort, et, peu de jours après le combat, Duquesne vint rendre hommage à sa dépouille.

Pour lui, vainqueur des Génois et des corsaires, mais vaincu par l’âge, accablé des soucis de sa religion, il se retira dans cette terre du Bouchet que le roi lui avait donnée. Il ne revit Paris que pour y mourir ; le lundi 2 février 1688, le marquis de Dangeau, de Versailles, note froidement dans son Journal : « Le fils de Du Quesne vint ici dire au roy que son père était mort à Paris subitement… » Et Dangeau ajoute : « Il est mort sans parler… » Des hommes comme Duquesne ne parlent pas en mourant, et toutes leurs belles phrases sont dans leurs actions.

 

Edmond Pilon.

2017-2018. Herald.fr