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Sur le caractère de Fénelon.

François de Salignac de La Mothe-Fénelon dit Fénelon

Fénelon voyait ce que personne ne pouvait s’empêcher de voir : des peuples haletants sous le poids des impôts, des guerres interminables, l’ivresse de l’orgueil, le délire du pouvoir, les lois fondamentales de la monarchie mises sous les pieds de la licence presque couronnée ; la race de l’altière Vasthi, menée en triomphe au milieu d’un peuple ébahi, battant des mains pour le sang de ses maîtres ; ignorant sa langue au point de ne pas savoir ce que c’est que le sang ; et cette race enfin présentée à l’aréopage effaré qui la déclarait légitime, en frissonnant à l’aspect d’une apparition militaire.

Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir. Mourant de douleur, ne voyant plus de remède pour les contemporains, et courant au secours de la postérité, il ranimait les morts, il demandait à l’allégorie ses voiles, à la mythologie ses heureuses fictions ; il épuisait tous les artifices du talent pour instruire la souveraineté future, sans blesser celle qu’il aimait tendrement en pleurant sur elle. Quelquefois aussi il put dire comme l’ami de Job : Je suis plein de discours : il faut que je parle et que je respire un moment. Semblable à la vapeur brûlante emprisonnée dans l’airain, la colère de la vertu, bouillonnant dans ce cœur virginal, cherchait, pour se soulager, une issue dans l’oreille de l’amitié. C’est là qu’il déposait ce lamentable secret : Il n’a pas la moindre idée de ses devoirs ; et s’il y a quelque chose de certain, c’est qu’il ne pouvait adresser ce mot qu’à celle qui le croyait parfaitement vrai. Rien n’empêchait donc Fénelon d’articuler un de ses gémissements auprès de cette femme célèbre, qui depuis… mais alors elle était son amie.

Cependant qu’est-il arrivé ? Ce grand et aimable génie paie encore aujourd’hui les efforts qu’il fit, il y a plus d’un siècle, pour le bonheur des rois, encore plus que pour celui des peuples. L’oreille superbe de l’autorité redoute encore la pénétrante douceur des vérités prononcées par cette Minerve envoyée sous la figure de Mentor ; et peu s’en faut que dans les cours Fénelon ne passe pour un républicain. C’est en vain qu’on pourrait s’en flatter, jamais on n’y saura distinguer la voix du respect qui gémit de celle de l’audace qui blasphème.

 

Joseph de Maistre, Du pape.

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