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Le Capitaine Cook autour du monde.

La mort du Capitaine James Cook, Johan Joseph Zoffany.

À l’époque où Cook parut, le monde commençait à être sillonné par des voyageurs avides d’en connaître la configuration. L’attrait des richesses à conquérir, le goût de l’imprévu, la séduction de terres qu’on pensait fabuleuses suscitaient, dans toutes les marines d’Europe, une émulation enthousiaste. Nos Français n’étaient pas les derniers à se porter alors à la découverte, et les noms de Bouvet, de Pierre Poivre et de Bougainville ne sont pas les seuls dont notre marine royale ait eu, au XVIIIᵉ siècle, à recueillir les noms. Les Anglais, que les grandes guerres des Indes avaient jetés contre nous, ne se développaient pas moins que leurs ennemis du côté de la mer. L’amiral Anson, les capitaines Wallis et Carteret avaient accompli, dans les mers du Sud, de fructueux périples. Mais nul, autant que Cook, par l’immensité de ses entreprises, le résultat de ses travaux, ne porta aussi loin ni dans plus de pays le pavillon anglais.

Quand on considère, a notre époque de paquebots et de grands steamers, une carte des voyages de Cook, on demeure stupéfait de voir qu’avec des voiliers de l’ordre de L’Endeavour, de l’Adventure et de la Résolution, accompagné d’équipages restreints, ne disposant que de moyens médiocres, un capitaine ait pu se porter à plusieurs reprises à tant de points différents du monde.

Ces petites lignes jaunes, rouges et bleues, que nous apercevons sur les vieux atlas, enveloppant partout, comme les mailles d’un filet, notre globe terrestre, ce sont les lignes des voyages de Cook ! Au Cap de Bonne-Espérance, dans l’archipel de la Société, au cap Horn et aux îles Tristan da Cunha, on peut voir que ces mailles parfois se rapprochent, s’entrelacent et s’enchevêtrent au point de former, autour des îles et des continents, un réseau serré ! C’est que Cook, non content d’avoir découvert un point au premier voyage, y revenait souvent au second et même au troisième, et perfectionnait, à chaque fois ainsi, par des observations nouvelles, sa connaissance des terres qu’il avait vues déjà.

Le goût de la science, le mépris du danger, les vertus les plus mâles du commandement faisaient que toutes les expéditions navales de Cook aboutissaient au-delà des limites permises à l’homme ordinaire.

Quel plus grand modèle de vigueur et d’activité peut-on rencontrer, dans les annales maritimes, que cet homme qui s’éleva lui-même des rangs les plus humbles aux plus respectés, dont la sobriété était proverbiale, le courage invincible et qui corrigea, par un travail constant de tant d’années, les études incomplètes de sa pauvre enfance ? Qui ne sait que l’émule et le rival de nos Bougainville et de nos La Pérouse était le fils d’un simple fermier de la campagne ? Nul, plus que Cook, n’eut une rude jeunesse ; à treize ans, on le mit en apprentissage chez un mercier. Mais le bruit de la mer chantait en lui comme un chant de sirène ! Il ne put résister à cet appel et s’engagea comme mousse sur un navire charbonnier ; peu après il était admis à bord du vaisseau L’Eagle, enfin reçu comme maître sur le Northumberland. C’est là que se révélèrent, pour la première fois, ses talents et sa volonté. Sans avoir jamais tenu un crayon, sans savoir rien du dessin, il relevait, sur les cartes, avec une intelligence divinatrice, les côtes dentelées du littoral américain ; l’hiver le plus violent ne l’abattait pas et, sans être accablé de la manœuvre du jour, la nuit il lisait Euclide, étudiait l’astronomie et les mathématiques.

Au Royal hospital naval britannique, situé à Greenwich, proche de Londres, je vis, une fois, non loin de ceux de Howe, de Nelson, de l’amiral Hood et de lord Saint-Vincent, le portrait que Nathaniel Dance peignit du capitaine Cook. Ce portrait n’est pas seulement – comme tous ceux que Dance exécuta – d’un art pictural excellent ; il trahit encore, dans les traits pleins de relief du tableau, l’énergie indomptable, l’intelligence prompte et l’expression virile du hardi marin.

 

Le capitaine était petit, modeste, presque chétif et sans apparence ; mais une grande détermination l’animait, un idéal passionné, une foi ardente en tout ce qui touchait la réalisation de ses projets le soutenaient dans les extrémités les plus redoutables. Beaucoup, dans les circonstances critiques où se trouva plus d’une fois le commandant de la Résolution, eussent fait voile en arrière et fussent revenus au port. Avec James Cook, au contraire, il fallait à tout prix que le but désigné fut atteint, et la fascination qu’il exerçait sur ses officiers et sur ses équipages aidait beaucoup à l’accomplissement de ses entreprises. Cette fascination était même si vive, elle s’affirmait avec un prestige si élevé que les peuples primitifs chez lesquels abordait Cook la subissaient avec une sorte de respect. Certains de ces naturels, dans les îles Sandwich notamment, avaient même surnommé le capitaine L’Orono ; l’Orono est le nom d’une de leurs divinités ; et ils entendaient exprimer par là tout le pouvoir que, par le seul effet de son action, un homme aussi déterminé exerçait sur eux.

Ainsi que dans la vie des vieux peintres il y a, dominant tous les autres tableaux, un triptyque admirable avec trois beaux motifs, dans l’histoire du capitaine Cook, dominant tous les autres labeurs, il y a trois longs voyages.

Dans le premier, qui ne dura pas moins de trois années, le commandant de L’Endeavour, chargé par la Société royale d’observer, dans les mers du Sud, le passage de Vénus, accomplit de véritables prodiges scientifiques. Ayant doublé le cap Horn, il passa en vue des îles Pomotou, visita Taïti après Bougainville, et retrouva, autour de la Nouvelle-Zélande, le chemin de Van Diemen. Son retour, par Batavia et le Gap, s’effectua au mieux de sa mission.

Le second de ces voyages qu’il entreprit à une année seulement d’intervalle du premier, ne fut pas moins fructueux au point de vue des observations géographiques, astronomiques et botaniques qu’il fut à même de faire avec ses compagnons. À l’issue de ce voyage, qui dura également trois ans, et au cours duquel il toucha presque tous les archipels polynésiens, le capitaine eût pu demeurer dans sa patrie, se reposant dans l’admiration et dans la gloire, à côté de ses enfants et de sa femme. Mais un homme tel que lui, après tout ce qu’il avait contemplé de merveilleux, ne pouvait pas demeurer à vieillir dans Londres au milieu du brouillard. Il lui fallait la mer avec ses dangers, les couchers de soleil brûlants des tropiques, les forêts peuplées d’oiseaux multicolores, les îles solitaires, et, leur succédant, ces régions des glaces habitées de froid et de silence. Son but ne tendait à rien moins, dans ce grand et final voyage, que chercher au-delà du détroit de Behring le passage possible du Nord-Est qui relie au Pacifique l’océan Atlantique. Il avait avec joie assumé cette tâche écrasante. Résigné, il disait au départ, en pensant à sa chère famille : « Le printemps de ma vie a été orageux, mon été pénible ; mais j’ai laissé dans ma patrie un fonds de joie et de bonheur qui embellira mon automne. »

Hélas ! cet automne ne devait point rayonner pour lui ; et quand, en 1770, il quitta Plymouth à bord de la corvette la Résolution, il ne savait pas que c’était pour la dernière fois que son pavillon saluait les côtes d’Angleterre.

 

D’abord tout alla bien, et la Résolution, ainsi que la Découverte qui l’accompagnait, après avoir touché l’archipel Edouard et la Tasmanie, firent bientôt relâche, dans la mer du Sud, aux îles des Amis. Le 7 mars 1778, la petite escadre atteignait enfin la côte américaine ; et c’est alors que Cook entreprit son exploration.

Jamais, plus que dans ces circonstances, son génie ne se montra plein de justesse et de divination. Ayant franchi le détroit de Behring et tourné l’Alaska, il entrait enfin dans l’Océan glacial ! Et c’est là que l’attendaient peut-être ces fameuses découvertes, réalisées par d’autres aujourd’hui seulement, et dont il approchait chaque jour davantage. Le climat rigoureux et l’insurmontable obstacle des banquises, qui l’arrêtèrent au-delà du 70° de latitude nord, l’obligèrent seuls à reculer. Son dessein était de se retirer aux Sandwich et d’y attendre en repos un temps plus favorable.

Voulant ménager ses forces, il ordonna le retour dans la mer Pacifique ; et c’est là, le 14 février 1779, aux bords d’Owhybée, dans l’une des Sandwich, qu’il périt d’un coup de lance au cours d’un combat obscur avec les indigènes.

À l’hôpital naval de Greenwich, on peut voir, retracé par le peintre Zoffany, ce tableau de la mort de Cook, tel que l’a décrite son second, le capitaine King. Cela se passe dans un grand paysage de palmes, devant la mer qui monte ; le capitaine lève la main en signe de commandement ; mais, tandis qu’il ordonne, un Indien le frappe lâchement au milieu du dos. Ce mouvement explique pourquoi, selon le récit de King, « M. Cook tomba le visage dans la mer ».

Ainsi privée de son chef, l’expédition ne put aboutir. Ce furent, dans toute l’Europe autant qu’en Angleterre, d’unanimes regrets. En 1835, le commodore Byron, en élevant sur le lieu du meurtre, à Owhyhée même, un funèbre monument, exprima le chagrin universel que le monde occidental ressentait de la mort si tragique de Cook. L’Angleterre, pieusement, se souvenant des services du savant et de l’officier, tint à conserver sa petite chambre de Gateshcad, dans New-Castle ; enfin, au musée de Greenwich, elle lui fit une place d’honneur.

 

Edmond Pilon.

Illustration : Mort du Capitaine Cook, Johan Joseph Zoffany.

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