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Écrits de guerre, extraits de la lettre à André Breton.

Les Avions fantaisistes, André Devambez.

L’été précèdent la déclaration de guerre, Antoine de Saint-Exupéry se trouve aux États-Unis. Rentré en France et mobilisé à l’arrière, il demande aussitôt sa mutation dans les groupes de chasse. En 1941, sans son aval, il est nommé membre du Conseil national du gouvernement de Vichy. Malgré une déclinaison de sa part, cet incident provoqua l’hostilité de certains exilés, tel le pape du surréalisme, auteur et signataire de nombreux manifestes auquel il répondit par voie de presse (1) ; le texte intégral est aujourd'hui publié dans un ouvrage rassemblant ses écrits de guerre (2).

 

Mon cher ami,

Ma lettre sera un peu sèche. C’est que j’ai le goût de la clarté. L’effort me paraît inutile qui consiste à composer des phrases d’autant plus fleuries qu’on les escompte plus agressives. Le jeu des allusions souterraines m’ennuie, autant que m’ennuie d’ailleurs, à l’autre extrême, le bruit redondant des injures. Je n’éprouve l’envie ni de blesser, ni d’injurier, ni d’insinuer.

Mais votre position inattendue de juge m’oblige, bien malgré moi, de vous répondre sur le terrain choisi par vous. Et dans le ton choisi par vous. J’estime d’ailleurs dénué de tout intérêt, mais infiniment aisé de confronter mes textes aux vôtres, mes souhaits aux vôtres, mon action passée à la vôtre.

Ma position vis-à-vis du nazisme a été telle que, au cours de la guerre, j’ai fait casser trois mutations successives qui tendaient à sauver ma précieuse personne, dont une au cours même de l’offensive allemande, alors qu’il ne rentrait qu’une mission sur trois et que, dans mon idée, je ne pouvais pas espérer survivre deux jours. Je suis étranger à la chance qui me vaut le privilège d’être critiqué. […]

J’imagine bien que les signataires de manifestes vous paraissent d’une audace autrement vigoureuse. Mais, personnellement, je ne vois pas en quoi un chapelet d’injures adressées à des malheureux, qui crèvent de faim sous le plus abominable des chantages [ les Français sous l’occupation ], changera rien du sort du monde. […]

Il est dommage que vous ne vous soyez jamais trouvé face au problème de la mort consentie. Vous auriez constaté que l’homme a besoin alors, non de haine, mais de ferveur. On ne meurt pas « contre », on meurt « pour ». Or vous avez usé votre vie à démanteler tout ce dont l’homme pouvait se réclamer pour accepter la mort. Non seulement vous avez lutté contre les armements, l’union, l’esprit de sacrifice, mais vous avez lutté encore contre la liberté de penser autrement que vous, la fraternité qui domine les opinions particulières, la morale usuelle, l’idée religieuse, l’idée de Patrie, l’idée de Famille, de maison, et plus généralement toute idée fondant un Être, quel qu’il soit, dont l’homme se puisse réclamer. Vous êtes partisan fanatique de la destruction absolue de tous ces ensembles. Vous êtes sans doute anti-naziste, mais au titre même où vous êtes anti-chrétien. Et vous êtes moins attaché à lutter contre le Nazisme que vous ne vous êtes acharné à ruiner les faibles remparts qui s’opposaient encore à lui. […]

Vous vous réclamez, certes, de la lutte pour la liberté. Mais je vous refuse absolument ce droit. Vous êtes l’homme le plus intolérant que je connaisse. Cela ne me gêne pas, car je n’ai pas à vous juger. Votre intolérance peut avoir sa grandeur. Il reste qu’André Breton défenseur de la liberté est un paradoxe. Vous êtes exclusivement défenseur de la liberté d’André Breton. Vous êtes l’homme des excommunications, des exclusives, des orthodoxies absolues, des procès de tendance, des jugements définitifs portés sur l’homme à l’occasion d’une phrase de hasard, d’un pas, d’un geste. Si vous n’êtes pas l’homme des Bastilles, c’est faute de pouvoir. […]

Il est certain que la liberté qui m’est chère n’a aucun rapport avec la vôtre. Dans le domaine du sentiment elle est pudeur et droit au silence sur ce qui me touche. Elle a droit au respect d’autrui. Dans le domaine de la pensée elle est droit accordé à chacun de choisir pour vérité sa propre synthèse des matériaux communs, de choisir ses propres concepts directeurs, en un mot d’énoncer librement l’univers. Ainsi Einstein reprend les décimales connues de Newton et renverse le système newtonien, pour monter l’édifice, cohérent aussi, mais plus vaste de la relativité. Ma liberté m’oblige de respecter André Breton quand il fait d’un litige droite-gauche l’axe essentiel des problèmes du monde. Je ne « condamne » pas André Breton. Mais l’exercice de cette même liberté m’autorise à penser que le camarade « de droite » qui non seulement eût signé un Manifeste contre le Nazisme, mais a revendiqué le droit de mourir contre le Nazisme et, de plus, est mort est plus proche de moi que tel homme de gauche qui s’est soigneusement mis à l’abri. […]

 

Antoine de Saint-Exupéry,  Écrits de Guerre (1939-1944).

Illustration : Les Avions fantaisistes, André Devambez.

 

(1) New York Times, le 31 janvier 1941.

(2) Collection Folio, disponible au  format livre de poche ou Kindle.

 

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