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Un roi moderne, Louis XI.

Le fils de Charles VII, Louis XI, né à Bourges le 3 juillet 1423, avait trente-huit ans quand il succéda à son père en 22 juillet 1461. Sur la fin de leur vie, père et fils s’étaient entendus aussi mal que possible. En sa seigneurie du Dauphiné, qu’il occupait comme Dauphin de France. Louis s’était efforcé d’organiser une manière d’État indépendant sur le modèle du duché de Bourgogne : au point que son père avait dû faire marcher des troupes contre lui. Alors Louis s’était réfugié auprès du grand duc de Bourgogne, Philippe le Bon, qui l’accueillit princièrement et lui fit une pension de 30 000 livres. Et Charles VII d’observer, en parlant de son cousin de Bourgogne : « Il reçoit en sa maison un renard qui lui mangera ses poules. » Sur la fin de sa vie Charles VII ne prenait plus d’aliments qu’avec la plus grande circonspection, persuadé que son fils et héritier cherchait à le faire empoisonner.

Un des premiers actes du nouveau roi fut de congédier les principaux ministres et serviteurs de son père, par haine de la politique dont ils avaient été les inspirateurs ou les instruments. Deux d’entre eux, Pierre de Brézé et Antoine de Chabannes, furent effrayés de ses menaces au point qu’ils en prirent la fuite. Après quoi Louis XI s’efforça de reconquérir la collaboration de la plupart d’entre eux, contraint de leur rendre justice et parce que sa politique, quoi qu’il en eût, devait être la continuation de celle de son prédécesseur.

Olivier de la Marche et Thomas Basin ont peint l’humeur de Louis XI, soupçonneuse, changeante. II s’attachait à prix d’or les concours qui lui semblaient utiles, puis il congédiait brusquement ses plus importants auxiliaires sur un soupçon, sur une idée, une lubie, dont nos deux auteurs, à vrai dire, n’ont que rarement connu les motifs. Louis XI, ce politique avisé, froid et calculateur, méditant profondément des desseins à long terme, était de tempérament impulsif, naturellement incliné aux décisions brusques, hardies, aventureuses. Caractère étrange et qui surprend, fait de contradictions, quand et quand avare et libéral, s’habillant d’une manière sordide, à étonner, à scandaliser ses sujets, et dépensant en oiseaux et chiens de chasse, en bâtisses et en ripailles, des sommes excessives. Cet homme renfermé, cauteleux, soupçonneux et papelard, était exubérant et bavard. A peine laissait-il parler députés et ambassadeurs admis en sa présence. Il parlait, avec abondance, en grasseyant, sans ordre ni logique apparente : mais en une langue pure et châtiée, et son discours ne laissait pas de charmer par le son de sa voix « tant douce qu’elle endormait comme les sirènes ».

Par le traité d’Arras, qui avait amené la réconciliation des maisons de France et de Bourgogne, les villes de la Somme avaient été cédées à Philippe le Bon. Ligne de places importantes : le maître en dominait les provinces du Nord. Le traité avait stipulé la possibilité d’un rachat, moyennant 400 000 livres. Louis XI songea immédiatement à recouvrer ces places : Abbeville, Amiens, Péronne, St Quentin. II y parvint, en vidant son trésor et par des taxes nouvelles.

Louis XI suivait à l’égard du comte de Charolais, fiIs de Philippe le Bon – le prince qui serait bientôt le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, – une politique qui n’était pas sans analogie avec celle que Philippe le Bon avait suivie vis-à-vis de lui-même quand il était Dauphin. Il lui faisait, une pension de 36 000 livres et l’avait nommé son lieutenant en Normandie ; mais la pension n’était pas payée régulièrement et le rachat des villes de la Somme détermina la brouille. Le comte de Charolais sera un des principaux auteurs de la fameuse ligue du Bien public, effort de la féodalité croulante pour ressaisir la direction du royaume dont les événements l’éloignaient de jour en jour davantage […]. Lutte pour les franchises des diverses provinces sous la direction des grandes maisons seigneuriales. Le duc de Bretagne se plaignait de ce que Louis XI voulait imposer au Parlement breton l’appel au Parlement de Paris. « La ligue du Bien public, observe Viollet-le-Duc, marqua le dernier effort de l’aristocratie féodale pour ressaisir son ancienne puissance ; à cette époque beaucoup de seigneurs garnirent leurs châteaux de nouvelles défenses appropriées à l’artillerie : ces défenses consistèrent principalement en ouvrages extérieurs, en grosses tours épaisses et percées d’embrasures pour recevoir des canons, en plates-formes ou boulevards commandant les dehors ».

En réalité, ce Bien public consista, comme le duc de Nemours le déclarait assez cyniquement, à exiger du roi « grosses pensions pour les seigneurs », en tête desquels venaient le propre frère de Louis, Charles, duc de Berry, puis le comte de Charolais, les ducs de Bretagne, de Lorraine et de Bourbon, les comtes d’Armagnac et de St-Pol, et l’illustre bâtard d’Orléans.

Les armées rivales se rencontrèrent, le 16 juillet 1465, devant Monthléry. Louis XI commandait en personne les « royaux » ; Charles le Téméraire dirigeait les confédérés.

Louis XI, voyant l’action indécise, se hâta de rentrer dans Paris pour s’assurer de la grosse ville, laissant à son jeune adversaire, Charles le Téméraire, la vaine satisfaction de coucher sur le champ de bataille.

Pour le moment la ligue du Bien public aboutit au traité de Conflans en novembre 1465. Louis XI restituait les villes de la Somme et l’un des ligueurs, particulièrement attaché au comte de Charolais, Louis comte de St-Pol, était fait connétable de France.

Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, mourut à Bruges le 15 juin 1467. Il s’était montré prince d’un style admirable, libéral et fastueux, d’un grand sens politique et d’une suprême habileté. Il fit beaucoup de mal au royaume de France, dans son désir de venger la mort de son père Jean sans Peur ; mais il revint à la cause française dès qu’il pensa avoir satisfait son ressentiment On imagine difficilement le faste et la magnificence dont il avait fait resplendir la cour de Dijon. Il mourut à soixante et onze ans, le prince le plus riche de l’Europe, en comptant toutes les têtes couronnées, et laissant son duché en un état de prospérité incomparable.

Le contraste établi par Thomas Basin, entre les terres du pays de France, que la guerre de Cent ans a ruinées, et les provinces soumises au duc de Bourgogne, qu’elle a épargnées, est poignant : « Inutile d’indiquer au voyageur la limite où l’on passe des terres de suzeraineté bourguignonne en terre de France. A peine avez-vous posé le pied dans le royaume que l’aspect de la contrée devient sordide et raboteux : champs incultes, ronces, épines et buissons : de rares cultivateurs hâves et exsangues, couverts de haillons ; dans les villes et les villages des ruines nombreuses, de nombreuses demeures vides d’habitants, et, dans celles qui sont occupées, un mobilier vulgaire, insuffisant, tableau de la misère, de la dépression et de la servitude ; mais nous voici sous le gouvernement bourguignon : tout fleurit, resplendit, s’élève ; nombreux sont les villes et les lieux fortifiés ; la population abonde, les maisons sont variées et de brillant aspect, remplies de beaux meubles ; les champs sont cultivés, les clôtures en bon étal ; les gens bien vêtus ont des figures riantes. »

Le duc de Bourgogne ne demandait que de faibles contributions à ses sujets. Il avait des armées bien équipées, bien exercées, mais peu nombreuses. Par sa situation entre la Flandre, la Lorraine, l’Allemagne et l’Italie, par la richesse de son sol et la magnificence de ses vins, le commerce du pays était des plus prospères. Les Bourguignons, écrit Confines, « étaient comblés de richesses et en grand repos… les dépenses et habillements d’hommes et de femmes, grands et superflus ; les banquets plus grands et plus prodigues que en nul autre lieu ; les baignoiries et autres festoiements avec femmes… » et cela dans toutes les classes de la société.

Heureusement pour la France, l’Angleterre connaissait à son tour les divisions sanglantes dont le royaume des fleurs de lis avait tant souffert sous le règne de Charles VI et la première partie du règne de Charles VII. A son tour l’Angleterre était partagée en deux camps ennemis, celui de la rose rouge et celui de la rose blanche, celui de la maison de Lancastre et celui de la maison d’York.

Durant la guerre du Bien public, Louis XI avait fomenté une révolte des Liégeois. Le traité d’alliance entre le roi de France et les belliqueux bourgeois fut conclu le 17 juin 1465. Le prince-évêque de Liège, contre lequel la ville s’était soulevée, était neveu de Philippe le Bon. Depuis lors la guerre entre le duc de Bourgogne et sa bonne ville avait couvé avec des alternatives d’assoupissement et de flambées violentes. Les Liégeois furent enfin battus Le 17 novembre 1467, Charles le Téméraire entra dans la ville et ordonna la démolition des remparts

Cependant Louis, qui se fiait à son habileté diplomatique plus qu’aux accidents incertains de la guerre, avait demandé une entrevue à Charles le Téméraire pour établir de commun accord les bases d’une paix définitive. Charles reçut le roi en son château de Péronne. Les pourparlers allaient leur train quand Charles apprit un nouveau soulèvement des Liégeois, à l’instigation du roi de France sans doute, et avec ses subsides. II entra dans la plus grande fureur. Il tenait le roi entre ses mains Louis XI se crut perdu. On conte que le voisinage de la tour où Herbert de Vermandois savait fait périr Charles le Simple, lui donnait la chair de poule. Il faut d’ailleurs lui rendre cette justice, qu’après s’être laissé prendre si imprudemment, il fit la meilleure contenance et sut apaiser son terrible vassal, aux plus dures conditions il est vrai : la possession des villes de la Somme serait définitivement confirmée à Charles le Téméraire, le duc de Berry, étroitement allié au duc de Bourgogne, recevrait en apanage la Champagne et la Brie, voisines du duché de Bourgogne ; enfin Louis XI se rendrait lui-même à Liège, pour y réduire, botte à botte avec le duc, les vaillants bourgeois que lui-même avait soulevés le 14 octobre 1468. Louis XI dut assister à l’impitoyable châtiment de la ville dont les habitants l’accueillaient aux cris de : Vive le roi !

Louis XI avait commis une imprudence : Charles le Téméraire en commit une autre. Histoire éternelle des Fourches Caudines. Ou bien le Téméraire aurait dû anéantir le rusé roi de France réduit à sa merci, ou se conduire vis-à-vis de lui en gentilhomme. Louis XI revint à Paris, ulcéré, ne respirant que vengeance. Il fit annuler le traité de Péronne par les États de Tours comme obtenu dans un guet apens ; il fit occuper par ses soldats les villes de la Somme, St-Quentin, Amiens, Roye et Montdidier ; son armée battit les Bourguignons à Buxy. Charles le Téméraire, « fort esbahi », forma la seconde ligue du Bien public. L’« esbahissement » du duc de Bourgogne s’accrut encore par l’accord manigancé entre Louis XI et son frère Charles de Berry. Le roi de France avait déterminé ce dernier à accepter la lointaine Guyenne en échange de la Champagne et de la Brie qui lui avaient été attribuées : sa complicité ne pourrait plus être à Charles le Téméraire de même secours. Voici enfin que le duc de Berry meurt à Bordeaux, le 24 mai 1472. Le duc de Bourgogne publia un manifeste violent, déclarant que Louis XI avait fait empoisonner son frère, calomnie dont Thomas Basin et Olivier de la Marche se sont encore faits l’écho.

A Nesle, les troupes de Charles le Téméraire se livrèrent à des excès affreux. Les soldats coupaient les poings aux habitants. Dans l’église, où femmes et enfants s’étaient réfugiés, on avait du sang par-dessus les chevilles. Le lendemain la ville fut détruite. L’attaque s’était produite le12 juin 1472, sans avertissement préalable. Les habitants vivaient dans la sécurité de la paix. Charles en eut son châtiment immédiat devant Beauvais. Épouvantés du sort qui les attendait, les bourgeois firent une résistance désespérée. Les femmes secondaient les hommes. Faits d’armes où s’illustra Jeanne Laisné. dite Jeanne Hachette, de la petite hache dont elle se serait servie pour abattre les soldats bourguignons à la crête des remparts en juillet 1472.

Charles le Téméraire concevait des projets démesurés. L’état de grandeur et de prospérité où sa maison était parvenue et ses premiers succès militaires, dont son imagination développait les proportions, lui avaient tourné la tête. Olivier de la Marche, qui vivait dans son intimité et ne parle de lui qu’avec déférence, écrit à ce sujet : « Il ourdissait plus d’entreprises que des vies d’hommes n’eussent su faire. » C’était toujours le projet d’unir ses domaines de Flandre et d’Artois avec ses domaines bourguignons par l’acquisition de la Lorraine et de l’Alsace. Mais là ne se bornaient pas ses vues. Il voulait constituer un grand royaume qui se serait étendu de la Méditerranée à la mer du Nord, et qui l’aurait fait le plus puissant souverain de l’Europe. Dans ses plans il englobait les pays rhénans, la Suisse, la Savoie, le Dauphiné, la Provence et de toutes parts il avait commencé une politique activement agressive.

Le traité d’Arras avait exempté Philippe le Bon, sa vie durant, de la suzeraineté du roi de France ; mais celle-ci ressaisissait Charles le Téméraire avec ses droits d’appel. Le nouveau duc de Bourgogne projetait aussi de s’en affranchir. Il établit des parlements à Beaune et à Dole, une cour d’appel à Malines, le 23 décembre 1473. Comme le roi d’Angleterre avait cru pouvoir le faire jadis en Guyenne, il interdisait à ses sujets d’en appeler à la Cour de Paris.

Avec une activité surprenante Charles le Téméraire opérait sur tous les points à la fois, par l’argent, par la diplomatie, par les armes. Pour se donner de l’air, il conclut, le 13 septembre 1475, des trêves de neuf ans avec Louis XI et lui livra le connétable de St-Pol qui l’avait trahi en sa faveur. Louis fit trancher la tête au connétable félon, le 19 décembre 1475. Quant aux rêves du Téméraire, ils se brisèrent contre un obstacle qu’il avait méprisé. Aux deux terribles batailles de Grandson le 2 mars 1476 et de Moral le 22 juin 1476, les longues piques suisses triomphèrent des bombardes et des vouges bourguignons.

Obstiné, têtu, tenace, Charles le Téméraire voulait toujours, par la conquête du duché de Lorraine, la réunion des deux tronçons de ses États de Flandre et de Bourgogne.

La défaite des Bourguignons par les Suisses avait déterminé le retour de René de Lorraine dans sa capitale. Le 22 octobre 1477, Charles le Téméraire vint mettre le siège devant Nancy. Avec l’argent que, sous main, lui faisait tenir le roi de France, le duc de Lorraine avait levé une armée de 12 000 Suisses qui marcha au déblocus de la place. On était au cœur de l’hiver : la plaine blanche sous le ciel gris. Charles le Téméraire avait mis depuis quelque temps toute sa confiance en une manière de condottière italien, le comte Nicolas de Campobasso, que les chroniqueurs français nomment Bobache. Charles le Téméraire s’avança hardiment au-devant de ses ennemis bien qu’ils fussent en nombre deux ou trois fois supérieur. La trahison de Bobache, qui abandonna son protecteur avec son contingent italien dès le début de l’action consomma la défaite. Les plans du Téméraire sombrèrent dans le terrible désastre de Nancy le 5 janvier 1477, sous la glace et le froid.

Le rêve des grands-ducs d’Occident, la reconstitution de l’ancien royaume d’Austrasie entre la France et « les Allemagnes », était éteint. Du moins dans le domaine des arts, par la fusion des éléments français, flamands, rhénans et italiens, la fastueuse maison de Bourgogne, fondée par Philippe le Hardi, détruite par Charles le Téméraire, aura laissé des traces qui ne s’effaceront pas. […] La destinée de Charles le Téméraire inspira sans doute à Louis XI sa devise favorite. « Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de près ».

En vertu de la coutume qui rendait à la couronne de France les apanages concédés par elle, quand l’apanagé venait à décéder sans hoir mâle, le duché de Bourgogne venait entre les mains de Louis XI, car Charles le Téméraire ne laissait qu’une fille, Marie de Bourgogne. Le 1er février 1478 l’armée royale entrait à Dijon

Louis XI aurait bien voulu mettre la main sur l’héritage tout entier de Charles le Téméraire, car le dernier duc de Bourgogne possédait les Pays-Bas, l’Artois, la Franche-Comté ; mais il se heurta à l’opposition des Anglais unis aux Flamands. Les sinistres origines de la guerre de Cent ans repassèrent dans son esprit. Marie de Bourgogne avait vingt ans. Louis XI songea d’abord à la fiancer à son fils le Dauphin qui en avait huit. Le projet n’était pas irréalisable et flattait la jeune fille ; mais Louis XI y renonça. Il se souvenait de la manière dont il s’était lui-même, étant Dauphin, conduit vis-à-vis de son père Charles VII et, dans la crainte que son fils n’agît pareillement quelque jour avec lui, il ne voulut pas lui donner si grande puissance. Ce moment est l’un des plus graves de notre histoire. Comines, qui s’était attaché à Louis XI, en parle avec tout le soin et toute l’attention qui conviennent. Se faisant illusion à lui-même, et sans étaler le vrai motif qui le déterminait, le roi alléguait qu’il ne voulait reconstituer si grand État comme l’ancien duché de Bourgogne avec ses dépendances, mais au contraire en répartir les parties diverses en divers pouvoirs.

Comines avait raison. Il devra le constater. « En ces grandes matières Dieu dispose les cœurs des rois… Si son plaisir eût été que notre roi eût continué le propos qu’il avait de lui-même avisé devant la mort du duc de Bourgogne (le mariage du Dauphin avec Marie de Bourgogne), les guerres, qui ont été depuis et qui sont, ne fussent point advenues… Je dis ces choses au long pour montrer que, au commencement, quand on veut entreprendre si grande chose, qu’on la doit bien consulter et débattre, afin de pouvoir choisir le meilleur parti. Je n’entends point blâmer notre roi, pour dire qu’il eût failli en cette matière, car, par aventure, autres qui avaient pesé sur le peuple sous les règnes précédents, étaient amoindries ; et la prospérité commerciale, en partie encore grâce au roi, prit un important essor. Louis XI décréta que la noblesse pourrait s’adonner au commerce sans déroger. Il fut le premier roi à introduire systématiquement des clauses commerciales dans les traités, paix ou trêves, qu’il était appelé à conclure. Il chargea ses représentants à l’étranger de missions commerciales, voulut organiser à Londres, en 1470, une exposition des meilleurs produits de l’industrie française, pour « que les habitants dudit royaume d’Angleterre connussent par l’effet que les marchands de France étaient puissants pour les fournir, comme les autres nations ». Il favorisa les industries d’art et de luxe : faïences, dentelles, tapisseries. C’est à Louis XI que Lyon est redevable de la magnifique industrie de la soie, qui lui apportera dans la suite si grand honneur et si grande richesse. Et l’on peut dire que cette admirable fondation fut imposée aux Lyonnais contre leur gré, par l’intelligente obstination du roi.

Louis XI encouragea les débuts de l’imprimerie.

Un grand élan fut donné par lui à l’agriculture. Les terrains vagues et en friche furent partagés par ses soins entre laboureurs et seigneurs sous condition d’être cultivés.

Louis XI créa en France le service des postes par lettres datées de Lucheux (Somme) du 19 juin 1464. Les relais pour les chevaux se suivaient à quatre lieues de distance.

Dans l’ordre militaire enfin, Louis XI développa les grandes réformes de son père. Son attention se porta particulièrement sur l’artillerie. On a pu dire que l’artillerie de Louis XI aurait tenu tête, le cas échéant, à celle de toutes les autres puissances de l’Europe réunies.

Modeste et pauvre en ses vêtements, de drap commun, noir ou gris, il les faisait raccommoder et remettre des manches à son pourpoint quand elles se trouvaient usées aux coudes. Mussé en ses petits trous, fuyant la représentation et l’apparat, au point qu’on devait barricader les rues latérales des villes où il passait, pour l’empêcher de se dérober aux réceptions organisées en son honneur ; entouré le menu peuple et parfois de canailles vulgaires ; buvant dans les tavernes, coude à coude sur la table de bois blanc avec de médiocres compagnons, Louis XI n’en faisait pas moins figure de grand prince, par la justesse de ses vues en la plupart des circonstances, par les libéralités qu’il savait répandre au moment opportun et par la puissance où il porta la monarchie. L’Europe le considéra comme le premier monarque de son temps et, jusqu’en Italie, princes et républiques l’invoquaient pour arbitrer leurs différends.

On a dit de Louis XI qu’il était cruel, et on ne peut le nier en pensant aux affreuses cages, les « Fillettes du roi », où il tenait enfermés ceux qui l’avaient trahi ; mais le Bourguignon Molinet reconnaîtra qu’il eût dépensé sans hésiter 10 000 écus pour épargner le sang d’un seul de ses archers, ménager du sang de ses hommes et désirant leurs aises.

Religieux, plus dévot que religieux, courant les églises et les sanctuaires et réduisant sa personne royale, mais en une profonde sincérité, aux plus affligeantes mômeries. Il portait à son chapeau noir, d’un feutre graisseux, de petites images de plomb, images pieuses « lesquelles, à tout propos, quand il lui venait de bonnes nouvelles, il baisait, se ruant à genou, quelque part qu’il se trouvât, si soudainement quelquefois qu’il semblait plus blessé d’entendement que sage homme ».

On l’a dit tyrannique. Au fait, il commandait impérieusement, nous l’avons dit, à ceux qu’il avait choisis pour instruments de sa politique et ne souffrait pas qu’on ruât dans les brancards ; mais en de grandes circonstances il admit qu’on lui tînt tête, pliant son plaisir à la raison. II avait envoyé à l’enregistrement du Parlement des édits fiscaux portant lourdes charges nouvelles ; quand il reçut une délégation de la haute Cour de justice, Premier Président en tête :

« Sire, nous venons remettre nos charges entre vos mains, et souffrir tout ce qu’il vous plaira plutôt que d’offenser nos consciences. » Et le roi, après s’être déclaré ravi de posséder de tels magistrats, remit ses édits dans sa poche.

Louis XI passa les derniers jours de sa vie au château du Plessis qu’il avait fait aménager pour lui près de Tours. La crainte de la mort, emmêlée des plus bizarres terreurs, le hantait de plus en plus étrangement.

La porte du Plessis ne s’ouvrait qu’à huit heures du matin pour se fermer à la brune. Il n’entrait que peu de monde, quelques personnes anxieusement désignées par le prisonnier volontaire. […] Il se défiait particulièrement de son fils, de sa fille Anne et de son gendre, le sire de Beaujeu.

Il aurait voulu reculer le jour de sa mort. Non seulement le pape, mais le Grand Turc lui envoyaient des reliques. La sainte ampoule de Reims. « qui n’avait jamais été remuée de son lieu », lui fut apportée en sa chambre. Il fit venir d’Italie le pieux ermite François de Paule.

La dernière heure sonna le 31 août 1483.

L’œuvre de ce roi, menu de corps et bizarre d’esprit, fut immense. Il avait bien été l’homme qu’il fallait pour clore la France du Moyen Âge et la mener aux temps nouveaux, où notre pays continuera de jouer un rôle digne de son magnifique passé : source incessante de la civilisation moderne. En rendant à la couronne la Bourgogne et la Picardie, en lui donnant la Franche-Comté, la Provence et le Roussillon, Louis XI continua grandement l’œuvre de ses prédécesseurs, ainsi que par son activité administrative. La Renaissance s’annonce. Villon, qui se sert encore de la langue et des formes du Moyen Âge est déjà un poète moderne. En lui chante l’âme de Verlaine. Voici l’imprimerie. Les Mahométans sont chassés d’Espagne par Ferdinand le Catholique, mais Constantinople tombe sous l’empire des Turcs. Les Portugais vont découvrir le cap de Bonne Espérance en 1486, et Christophe Colomb entrevoit la ligne bleu-horizon des côtes américaines le 14 octobre 1492. Un monde nouveau brille dans une claire aurore ; mais les splendeurs n’en pourront effacer la beauté féconde des siècles de Philippe Auguste et de saint Louis, auxquels on ne trouve à comparer dans l’histoire que le siècle de Sophocle, de Phidias et de Périclès.

 

Frantz Funck-Brentano, Le Moyen Âge.

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