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La Renaissance et la Révolution.

L'Académie, frères Le Nain.

Il semble qu’on se borne trop souvent à n’envisager le grand mouvement de transformation, qui a bouleversé l’Europe occidentale à la fin du XVᵉ commencement du XVIᵉ siècle, que sous le jour artistique. Les transformations politiques n’y ont pas été moins importantes, et les transformations sociales. Transformations politiques amenées par un besoin général de centralisation – les autorités locales ayant, avec le temps, perdu de leur utile activité – et par l’apparition de l’esprit national. Transformations sociales amenées par la séparation des classes que produisit ce même affaiblissement des autorités locales. Puis l’élément juridique : extension du droit écrit ; du droit romain prenant la place du droit coutumier, en Allemagne particulièrement.

À s’en tenir au seul domaine artistique, les opinions exprimées sont très diverses. Les uns – le plus grand nombre – voient dans l’art de la Renaissance la reprise des traditions antiques et, plus précisément, de l’antiquité romaine ; mais Louis Courajod, l’un des érudits qui l’ont étudiée de la manière la plus approfondie et la plus vivante, y voit un retour à l’observation et à l’étude de la nature remplaçant des formes et des compositions hiératiques. « L’art antique, écrit Courajod, est resté lettre morte pour les gothiques italiens, jusqu’au jour où le naturalisme, après les avoir émancipés, est venu les éclairer sur la valeur, la signification et l’assimilation possible de cet art. »

De même, n’est-on pas d’accord sur le pays où la Renaissance a pris son origine. Généralement l’Italie lui est donnée pour berceau, mais voici qu’un écrivain anglais, Walter Pater, un Français, Louis Courajod, un savant professeur suédois, Johan Nordstrom, esprits de rare valeur, croient trouver les origines de la Renaissance en France :

« C’est en France, écrit l’Anglais, que je vois l’aube de la Renaissance, et c’est en France aussi que j’en vois le déclin. Elle prend fin dans la poésie française, à cette époque dont les écrits de Joachim Du Bellay sont, à plusieurs égards, la meilleure expression. Ainsi elle a en France un merveilleux regain tout parfumé de cette délicate et subtile douceur qui est la marque des décadences exquises, tout de même que sa première poussée avait le charme de l’étude éducative, la grâce sérieuse et austère de la jeunesse qui se ceint les reins pour le voyage, toute cette fraîcheur qui distingue en art les périodes primitives. »

Et le plus récent historien de l’époque qui nous occupe, Johan Nordström, professeur à l’Université d’Upsal : « Il faudra réviser complètement la conception traditionnelle qui nous a fait voir en la Renaissance italienne la matrice de notre civilisation. »

Nous avons signalé l’importance des conditions économiques dans ce bouleversement du monde occidental, la prépondérance prise dans la vie sociale par la puissance de l’argent. L’Église médiévale la qualifiait d’exécrable, la voici réhabilitée.

La Renaissance s’est ainsi caractérisée par une immense réaction contre la vie sociale, politique, intellectuelle, artistique du moyen âge, c’est-à-dire de l’époque immédiatement précédente. La qualification exacte serait Réaction. Déjà le mot a été dit par Imbart de la Tour. À vrai dire Johan Nordström a clairement découvert tout ce que les « renaissants », artistes et écrivains en particulier, ont tiré du moyen âge, surtout du moyen âge français ; leur œuvre n’en a pas moins été une réaction obstinée contre ce passé qui les avait nourris.

À ce point de vue la Renaissance a des rapports étroits avec la Révolution de 1789. Ici, également, réaction sur toute la ligne et dans les mêmes directions. Centralisation, guerre aux abus du clergé, retour en art aux gabarits antiques, jusqu’à donner aux figures que le peintre met en action sur sa toile, les formes, les attitudes mêmes de telle ou telle statue grecque ou romaine.

La Révolution, comme la Renaissance, a mis la bourgeoisie en prédominance et, à l’une comme à l’autre époque, s’accentue la séparation des classes.

A l’une comme à l’autre époque de brusques et rapides progrès dans les sciences : d’une part Copernic, André Vesale, Michel Servet, Jérôme Cardan ; de l’autre Lavoisier, Fourcroy, Berthollet, Guyton-Morveau. Aux deux époques, même « naïve confiance dans la puissance de la raison humaine et dans l’avènement prochain d’un siècle de lumière et d’universels progrès » (Petit de Julleville). Aux deux époques, même mouvement nationaliste. Martin Luther, en son mépris du Welche, donne pour la première fois à l’Allemagne le sentiment d’une âme nationale, secondé en cela par l’empereur Maximilien qui tâcha à donner vie et vigueur au sentiment national « en rendant plus cher à chacun le sol de la patrie » (Janssen). « Dehors les barbares ! » crie le pape Jules II en s’efforçant de nous chasser d’Italie après avoir tiré de notre concours le profit qu’il en avait espéré. Et déjà semble-t-il qu’on entende au XVie siècle fredonner sous notre ciel « Amour sacré de la patrie… » aux bataillons qui, sous les étendards du roi, vont aux frontières de Flandre ou d’Allemagne…

Sous la Renaissance comme sous la Révolution, même développement de la bureaucratie.

Enfin cet esprit d’intolérance qu’on est en droit, dès le XVIᵉ siècle, de nommer « jacobinisme ». Philippe II, roi d’Espagne et Calvin, dictateur genevois, ces deux hommes qui ont de si étroits rapports entre eux, pour différentes qu’aient été les situations qu’ils ont occupées, font penser, par leur tournure d’esprit et la nature de leur activité, l’un à un Saint-Just, l’autre à un Robespierre. Effroyable esprit d’intolérance, créé par ce même besoin qui fut celui de la Révolution : la centralisation, l’unification en un même pays, soumis au même gouvernement, qu’on veut voir régi par les mêmes lois, les mêmes croyances, le même idéal.

Luther parle ou écrit comme l’aurait fait Marat : le monde est rempli de voleurs, dont les plus excusables sont ceux de grand chemin. Rien plus à craindre les mercantis, les banquiers, les grands commerçants : ils volent sur une plus grande échelle. Et les hommes de loi sont plus redoutables encore ; enfin de tous les brigands les plus exécrables sont les prêtres. Le père de la Réforme écrit à son ami Spalatin, le 15 août 1521 : « Tu sais que si les biens d’homme au monde doivent être détruits, ce sont ceux des princes car, être prince sans être voleur, est quasiment impossible, et le prince est d’autant plus grand voleur qu’il est un plus grand prince. » Le plus fidèle et meilleur auxiliaire du réformateur allemand, le doux et aimable Philippe Melanchton, disait lui-même : « Que de gens s’attachent à Luther, non par égard pour ses opinions religieuses, mais parce qu’ils voient en lui le restaurateur de la liberté. » Quelle liberté ? Les bonnes gens eussent été bien embarrassés de le dire.

… G.-H. Heinrich, professeur à la Faculté des lettres de Lyon, en sa préface à la traduction française de l’œuvre de Janssen, l’a déjà fait remarquer : « À la fin du XVIIIᵉ comme au début du XVIᵉ siècle, on se paie de mots. » De ce point de vue, les réformateurs apparaissent en étroit rapport avec nos philosophes, successeurs de Jean-Jacques. Pour des questions abstraites, des principes souvent contestables, des mots vides de sens, sont démolies de vieilles, utiles, bienfaisantes réalités.

À ce croquis d’ensemble ajoutons quelques détails. Nous avons dit : réaction contre le passé. La France, écrit Louis Gillet en parlant de la fin du XVᵉ, commencement du XVIᵉ siècle, « s’est donné le luxe de se recommencer tout entière ». Avec passion, la Renaissance a renié la civilisation qui l’avait précédée. Entre elle-même et l’antiquité, elle ne voit que barbarie. Comment s’exprime notre grand et cher Rabelais dont la pensée avait cependant su garder son parfum populaire ?

« Hors de cette épaisse nuit gothique, nos yeux se sont ouverts à l’insigne flambeau du soleil. »

Érasme, d’ailleurs si sage, modéré, réfléchi, dit en parlant du moyen âge : « Un temps de ténèbres, d’esclavage intellectuel. » Au XVIIᵉ siècle encore, un Fénelon oserait écrire : « Nous sortons à peine d’une étonnante barbarie. »

Comme la Révolution, la Renaissance fit œuvre centralisatrice. Dans le courant du XVᵉ siècle, vinrent successivement s’agréger à la couronne : la Normandie, la Guyenne, la Bourgogne, l’Anjou, le Maine, la Provence, la Bretagne, le Mâconnais, l’Auxerrois, le comté de Bar, le Valois, les comtés de Comminges et d’Angoulême ; et l’on voit croître le pouvoir royal, non seulement en étendue, mais en force, en intensité. Les tendances populaires y contribuèrent d’ailleurs plus encore que l’action et la politique du prince. Par dessus les seigneuries locales, qui lui devenaient insupportables, de toute part la nation veut tendre immédiatement vers le roi. Mouvement identique en Angleterre au profit d’un Henry VIII, en Allemagne au profit d’un Charles-Quint, en France vers François Iᵉʳ. L’orateur vénitien à la Cour de ce dernier précise que l’autorité royale y est plus puissante qu’elle ne l’a jamais été. Jamais prince ne connut peuple plus soumis et qui lui fût plus directement uni. Aussi le roi, par la célèbre ordonnance de Villers-Cotterets (août 1539), peut-il imposer à toutes les cours de justice et dans toute l’étendue de son royaume l’emploi du français qui va définitivement triompher par-delà la Loire. En Allemagne, la classe remuante, batailleuse des hobereaux de fer vêtus, celle des Ritter (chevaliers), perd son pouvoir entre les mains des princes souverains, de l’Électeur et du duc de Saxe, des ducs de Brandebourg et de Brunswick, du landgrave de Hesse, des Électeurs ecclésiastiques. Un grand pas vers la centralisation unitaire que l’Allemagne devait réaliser de nos jours.

Et il en fut de même des franchises et libertés religieuses. En France, le Concordat leur porte un coup fatal ; en Allemagne, les princes régnants s’emparent de la direction religieuse. « Partout se consacre l’absolutisme. Le prince, souverain temporel, veut dominer son clergé comme il domine ses sujets. » (Imbart de la Tour.) Comprimées, les énergies que l’Église avait connues en ses originalités locales munies de privilèges qui l’avaient constellée d’une infinité de petites suzerainetés quasiment autonomes. L’Église n’est plus qu’un vaste corps neutre obéissant à des directives communes.

Nous venons de voir le sentiment des nationalités s’éveiller dans l’intuition d’organisations morales et économiques liant en une commune solidarité tout un peuple qu’unissent des traditions communes.

Ce qui va s’étendre à la vie artistique. Le moyen âge n’avait généralement connu qu’une même formule d’art répandue sur des peuples divers comme une même religion : le style roman que diffusèrent des ordres religieux par-dessus les frontières, puis le style gothique que les architectes de l’Île-de-France firent resplendir jusqu’en Hongrie, jusqu’en Scandinavie ; mais voici que se forment un art français, un art flamand, un art italien, un art allemand, jusqu’au moment où l’art français pliera sous le faix des importations italiennes, où l’art allemand sera étouffé sous les conséquences de la Réforme.

La réduction des suzerainetés locales, avons-nous dit, devait entraîner la séparation des classes. Entre le suzerain féodal et ses vassaux, le contact avait été incessant. Michelet l’a bien indiqué en son introduction à la Renaissance. Il l’exprime en une formule pittoresque : « Aux pires siècles du moyen âge, peuple et barons chantaient les mêmes chants, le Die irae et la Chanson de Roland. » La grande littérature était populaire ; elle était l’expression des aspirations communes, du haut en bas de l’échelle sociale ; mais comme les classes dites dirigeantes vont se mettre à l’écart socialement, en littérature elles vont également faire bande à part.

Eugène Baret écrit très lumineusement en l’introduction à sa traduction de Lope de Vega : « Par la ruine des Mystères et des Moralités, le peuple se trouva entièrement dépourvu chez nous du plaisir comme de l’utilité des jeux de scène, et l’on a pu dire avec raison et avec regret : à mesure que l’on s’est éloigné du moyen âge, la jouissance possible des choses de l’esprit est devenue de plus en plus l’apanage des classes élevées. » Non seulement la jouissance, mais l’inspiration même. Il n’est de littérature valable que celle qui prend sa source dans l’âme, le caractère, les sentiments populaires. Assurément les Corneille et les Racine produiront encore des chefs d’œuvre, mais – le talent proprement littéraire mis à part – ceux-ci ne vaudront que par ce qu’ils auront conservé d’humain, en somme par ce qu’ils auront conservé de commun avec l’âme populaire.

Et c’est bien ce qu’on peut appeler le crime de la Renaissance et qu’il est difficile de lui pardonner : elle a faussé, et pour des siècles, grande partie de notre art et de notre littérature : « Un complet asservissement de l’esprit de la France à la littérature grecque et latine et aux influences de l’art et de la civilisation antiques. » (Louis Courajod.) En dehors du portrait, où le pinceau, le crayon de l’artiste devaient nécessairement s’inspirer de la nature vivante, qu’a donc produit la peinture française du XVIᵉ siècle ? Au siècle suivant, imaginez un Poussin, un Claude le Lorrain peignant des scènes, des paysages de chez nous. De rares artistes, comme les Le Nain, comme Dumesnil de la Tour, sauront se soustraire à l’étreinte fatale ; ils ne seront pas compris. Il faudra, au XVIIIᵉ siècle, Watteau et Chardin pour faire rentrer en France l’art français. Qu’est-il demeuré de réellement vivant en la littérature du grand siècle ? ce qui a échappé à l’humanisme « renaissant » : Molière, La Fontaine, les contes de Perrault. Par l’isolement de sa vie obstinément insulaire, l’Angleterre a su se tenir littérairement à l’abri de la marée montante. Les écrivains anglais du XVIᵉ siècle ont eu la bonne fortune de demeurer des écrivains anglais. Aussi de quelle vie, de quelle santé, de quelle truculence ne rayonnent-elles pas les œuvres d’un Shakespeare et des autres dramaturges anglais de son temps. Shakespeare domine tout, dans le domaine du théâtre il est au-dessus de tout. Il faut remonter à Eschyle et à Sophocle, écrivains grecs qui ont pensé et composé en Grecs, pour trouver des œuvres dramatiques qui puissent être placées sur le même plan que les siennes. Lors même qu’il « met en scène des Romains, des Italiens, des Danois, hautement, simplement, fortement, Shakespeare reste Anglais : ainsi est-il Shakespeare.

Reprenons le mot de Louis Gillet : « La France voulut se donner le luxe de se recommencer tout entière. » Quand un peuple fait fi de l’œuvre des ancêtres, non seulement il commet une mauvaise action, mais on peut être certain qu’il fait une bêtise.

 

Frantz Funck-Brentano.

Illustration : L'Académie, réunion d'amateurs, frères Le Nain.

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