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Victor Hugo et Napoléon III.

M. Granier de Cassagnac publie des Souvenirs du Second Empire pleins de probité et d’intérêt. Il a l’esprit commode, mais la mémoire implacable, ce qui compense parfaitement la bénignité de l’humeur historique. C’est un homme du bon vieux temps où la presse n’était pas encore sauvage, et où le terrain politique comptait beaucoup d’adversaires qui pouvaient s’estimer. Lui-même, homme d’estoc signalé, n’a pas manqué d’amis parmi ceux qui le craignaient fort, et en a aimé plus d’un qu’il trouvait redoutable. Il a vu de grands changements tout à fait inattendus ; il les note sans appuyer. C’est un lutteur fatigué, qui peut-être se demande pourquoi il s’est tant battu et ce que veut de lui ce fond de bon sens qui l’a tant éloigné ou rapproché d’une foule d’autres, desquels maintenant il ne peut dire au juste s’il est près ou loin.

Parmi ces figures diverses, la plupart déjà fantômes, il en est au sujet desquelles il semble se poser la question qu’il s’adresse à lui-même : Pourquoi l’empereur et M. Hugo se sont-ils détestés ? Mais se détestaient-ils réellement ? Ils étaient faits pour se chérir et pour marcher ensemble. Ils avaient beaucoup de traits semblables et beaucoup de vues communes. Ils avaient commencé par se comprendre, ils sont devenus ennemis sans cesser d’avoir une secrète sympathie l’un pour l’autre. M. Granier de Cassagnac, qui les a pratiqués et aimés l’un et l’autre, se demande la cause de leur inimitié profonde, durable, et, de la part de M. Hugo, si envenimée, on pourrait dire féroce. L’auteur des Souvenirs en donne une raison imprévue :

« Je reste persuadé que si, au lieu d’arriver à Paris au mois d’avril 1850, j’y étais arrivé au mois de septembre 1849, Victor Hugo aurait été l’un des plus fidèles et des plus grands ministres de l’empereur. La rupture de ces deux éminents esprits eut lieu le 20 octobre 1849. Victor Hugo ne l’avait pas voulue, et l’empereur la regretta amèrement. »

M. Granier de Cassagnac raconte son amitié profonde pour M. Hugo. Cette amitié a été pleine de charme pendant vingt années ; elle avait une base sacrée : la reconnaissance. M. Granier avait fait un article enthousiaste sur M. Hugo, article qui avait franchement débarrassé M. Hugo de la rivalité présomptueuse d’Alexandre Dumas, et M. Hugo avait fait entrer M. Granier de Cassagnac au Journal des Débats, et ensuite dans la Légion d’honneur, en récompense des services éminents qu’il rendait à la cause de l’ordre. La Légion d’honneur n’était pas le moulin d’aujourd’hui où pénètrent, quand ils veulent, les moindres officieux. L’amitié était pure et chaude. M. Granier raconte qu’il fut des premiers et des plus francs adorateurs. Au journal, au salon, au parterre, il adorait et il conseillait. Le passage suivant mérite d’être cité :

« De tous les amis littéraires de Victor Hugo, je fus le seul mêlé aux questions politiques, en communication d’idées avec lui sur ce sujet. Il était libéral, mais sincèrement religieux et profondément monarchique. Voltaire était sa bête noire.

« Victor Hugo me pardonnera de révéler à ce propos une fantaisie qui l’obsédait. J’écrivais dans la Revue de Paris un article de critique hebdomadaire. « Mon cher, me disait-il souvent, je ne serai content que lorsque vous aurez dit dans un article que Voltaire est bête. » Je ne me sentis pas assez d’autorité pour prendre la responsabilité de ce jugement. »

Ce Hugo anti-voltairien était monarchiste philippien comme tout le monde, mais en même temps monarchiste napoléonien, comme Louis-Philippe lui-même ; et « sa maison était sinon un point de ralliement, au moins un lieu de rencontre pour les anciens impérialistes ». La mémoire implacable de M. Granier de Cassagnac rappelle les noms qui se rencontraient là. Rien de plus pur ! et il ajoute :

« C’est donc à un esprit rempli des souvenirs de l’Empire que M. Thiers s’adressait en 1840, lorsque, étant ministre de l’intérieur, il demanda à Victor Hugo, pour inaugurer le retour des cendres de l’empereur, l’ode admirable où le poète s’écrie :

Sire, vous rentrerez dans votre capitale

Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,

Traîné par huit chevaux sous l’arche triomphale,

En habit d’empereur.

Mais les mauvais jours vinrent. Les cendres ramenèrent habit d’empereur. Louis-Philippe avait fait son temps. La monarchie partit, la république parut, bientôt accompagnée de l’inséparable dictature. M. Hugo se sentit perplexe. Qu’allait-il faire ? Il était député et il y avait bien des républicains. Il voltigeait autour du Président, les républicains voltigeaient autour de lui, et M. Granier de Cassagnac n’était pas là. Un jour, il fut question de Rome et du rétablissement de l’autorité du pape. Le prince, par l’organe de ses ministres, prit « une attitude modératrice ». M. Hugo en prit une hostile, et s’attira le mémorable discours de Montalembert. Ce fut fini. M. Hugo devint rouge pour jamais.

« À leur première rencontre, le prince », qui avait compté sur M. Hugo, « ne fut pas maître d’un mécontentement trop vif, et le poète d’un dépit trop marqué. »

M. de Cassagnac raconte ensuite comment l’empereur exprima ses regrets de cette séparation désormais consommée. Il venait de lire la circulaire de Victor Hugo adressée aux électeurs de Paris en 1848, dans laquelle il prédisait qu’un jour les démagogues renverseraient la colonne pour en faire des gros sous. « Avec un sourire triste : Connaissez-vous cela ? me dit-il en me tendant le papier. N’est-ce pas que c’est beau et fier ? Eh bien ! j’ai à me reprocher et à regretter une grande faute. Victor Hugo se montrait affectueux pour ma personne et rallié à ma cause. Un jour j’ai été trop exigeant, et je l’ai blessé. Un homme de cette valeur eût été une force pour mon gouvernement et eût jeté de l’éclat sur mon règne. »

Notre témoin pense encore que s’il avait pu rapporter cette conversation à M. Hugo, il l’aurait ramené, parce que, dit-il, « on peut ne pas revenir d’une haine justifiée ; mais un homme comme lui revient d’un malentendu ». Oui, mais si, par hasard, Napoléon l’avait sifflé ? ce que fit en ce moment toute la France : c’est autre chose que M. Hugo entend bien, et dont un homme comme lui ne revient pas.

M. Granier de Cassagnac se ressent de sa vieille hugolâtrie, et Napoléon lui-même en avait un peu. C’est presque involontaire. Qui n’a été atteint de ce mal ? qui n’en a longtemps gardé quelque chose ? Nul talent n’a été plus furieusement à la mode que celui de M. Hugo. Les premiers qui l’ont suivi n’ont pas tous à regretter la passion qu’il leur inspira. Pour un moment, M. Hugo a ôté la France à Béranger et aux voltairiens de gargote. Beaucoup de romantiques devinrent chrétiens. L’aurore de cet astre sitôt gâté fut belle et parut bonne. Elle dura assez pour que la foule prît l’habitude d’applaudir. Certaines admirations violentes n’ont besoin que d’être illégitimes pour devenir incurables. Elles se fatiguent du juste avant d’abandonner le pécheur. C’est peut-être le cas de M. Granier. Quant à Napoléon, il était fait pour suivre et pour s’entêter. Pas une erreur de son époque ne l’a manqué, ni religieuse, ni politique, ni littéraire ; et, comme son époque, il rapportait tout à lui, content de lui-même, indifférent au reste : Dieu peut me faire du mal, Hugo peut me faire du bien, – Une fois là, il y restait. En ce point, ils se ressemblaient, M. Hugo et lui. Chacun voulait bien de l’autre pour second, mais lui d’abord ! Néanmoins, Napoléon n’était point méchant, et avait cette supériorité de ne point vouloir se venger. Extérieurement, il était modeste. M. Hugo paraît n’avoir aucune sorte de modestie. Il est le tonnerre, l’emphase et la rancune. C’est un de ces géants qui ne veulent voir autour d’eux que des nains : Va pour Napoléon, mais que ce soit Napoléon le Petit !...

 

Louis Veuillot.

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