Main Area

Main

Croquis normand, Maupassant.

Aquerelle de Maupassant (1885).

Je n’ai qu’un titre à prendre aujourd’hui la parole devant vous (1) : je suis un des vôtres. Si le monument que nous nous proposons d’élever à Maupassant a sa place marquée dans votre glorieuse cité de Rouen, le pays normand tout entier a droit de s’en faire honneur.

Comme Flaubert, son maître, dont il demeure à jamais inséparable, ce grand écrivain français est bien à nous.

Il l’est par l’origine, par le tempérament, par l’empreinte qu’il a reçue de la nature, par sa première impression de la vie, par ce génie singulier qui fait de lui à la fois un classique en sa conception de l’art et en ses procédés, un naturaliste en sa vision et en son expression des choses, un poète en ses lamentations sur la misère de la vie et le néant du bonheur humain, par tous les contrastes enfin qui demeurent le secret de son âme.

Son secret, c’est celui d’une race qui ne dit point ses secrets ; les contrastes de son génie, c’est l’être même et le caractère de notre pays.

Notre terre, grasse et féconde, qui semble, comme il disait, « suer du cidre et de la chair, » est, en même temps, une terre tourmentée. Elle est minée par les eaux dont les sources gonflent ses collines ; elle est découpée sur ses côtes en falaises qui s’écroulent ; la mer qui les bâties ronge incessamment, mer trouble, agitée de courants contraires ; nos vallons, aux pentes veloutées et fraîches, s’ouvrent aux rafales venues de l’Océan ; elles s’y engouffrent, y débordent, refluent sur les plateaux et s’y déchaînent, secouant les arbres, déchirant les branches, abattant les fruits et ravageant les blés mûrs. Quels ouragans sur nos routes, quel fracas de galets sur nos grèves ! Au-dessus de nos champs labourés et de nos prairies nourricières, ce ciel traversé de nuages, terni de brumes, d’un bleu si humide et si tendre quand il se découvre, mais si rarement radieux et si souvent couvert !

Et, dans les âmes, entreprenantes et pratiques, âmes de sapience et de conséquence, audacieuses et avisées, tenaces, intéressées, quelle couvée sourde de rêves lointains, quel étrange écho du passé, de notre enfance du Nord ; quel appétit d’aventures hérité des ancêtres, quel goût de drames héroïques, d’éloquence somptueuse et subtile ; quelle poésie native enfin qui se réveille soudainement au choc des passions, au souffle de l’orage qui passe !

C’est dans cette terre opulente, sous ce ciel inquiet, qu’a germé cette plante douloureuse et magnifique qu’a été Maupassant.

En ce siècle de lutte pour l’existence, le génie conquérant des aïeux s’est tourné en labeur lucratif, en inventions d’industrie, en audaces de commerce, en aventures profitables. L’immense majorité des nôtres s’y est absorbée et a fait le pays normand prospère et puissant. Mais quelques-uns n’ont pu s’y plier et leur indépendance d’artistes a fait ce pays glorieux. Ils ont ressenti la même ardeur d’agir, de produire, de s’asservir les forces de la vie ; mais cette ardeur s’est tournée en un besoin insatiable de voir, de comprendre, d’éprouver, de ressentir jusqu’à la satiété, d’analyser jusqu’à l’abîme, la volupté de vivre et la vanité de la vie. Ceux d’autrefois trouvaient la terre trop petite à leurs chevauchées, la mer trop étroite aux envolées de leurs flottes ; ceux-là trouvent la vie, même la plus prodigue, insuffisante à leur soif de vivre, et toute jouissance de vie empoisonnée, dès sa source, par l’inexorable nécessité de la mort, tout enchantement de la nature gâté par l’épouvante inévitable de la nuit, également avides et désespérés de vivre.

Maupassant portait en lui cette soif inextinguible de jouissances, et il semblait entre tous les jeunes hommes de sa génération le mieux fait pour être heureux. Il aspirait à la vie pleine et apaisée, en un pays aux lignes nettes, aux horizons limités, sous un ciel de cristal, fermé à l’infini qui trouble, aux rêves mêmes qui agitent. Il l’a cherché ; il s’y est arrêté parfois ; mais l’heure était brève et le retour décevant. L’inquiétude native le ressaisissait trop vite et l’emportait.

Quand je viens ici, dit un de ses héros, – c’est du Havre qu’il parle, – j’ai des désirs fous de partir, de m’en aller avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux grandes fleurs et ami belles filles pâles et cuivrées, aux lions libres, aux rois nègres, de tous les pays qui sont nos contes de fées, à nous qui ne croyons plus à la Chatte blanche ni à la Belle au bois donnant. Il y va, il s’y oublie, et tout à coup – c’est encore lui qui parle :

 

Il entendit vers la pleine mer une plainte lamentable et sinistre, pareille au meuglement d’un taureau, mais plus longue et plus puissante. C’était le cri d’une sirène, le cri des navires perdus dans la bruine. Un frisson remua sa chair, crispa son cœur, tant il avait retenti dans son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse qu’il croyait avoir jeté sur lui-même…

Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques, si rapides qu’il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les modifier, venues, semblait-il, d’une seconde âme indépendante et violente, le traversa…

 

Maupassant les a trop éprouvés, ces réveils en sursaut de l’autre âme que chacun porte en soi, témoin implacable, juge incorruptible, compagnon ironique et troublant qui, dans la joie, lui soufflait à l’oreille le terrible : Souviens-toi que tu n’es que poussière ! et ne lui laissait aucune illusion, ni celle du scepticisme, ni même celle de la douleur. Il aurait rêvé d’être maître de soi et, par soi, de ce petit monde que chacun se crée à son image ; il aurait voulu jouir, en son intelligence souveraine, du spectacle et de la compréhension des choses. Ce compagnon funeste ne lui en laissa jamais le loisir.

Peut-on même dire que son art le satisfit jamais et qu’il éprouva le contentement intime de la perfection qu’il avait atteinte ? Il s’y était rompu, il s’y était élevé par un effort persistant, minutieux ; exerçant, fortifiant, assouplissant son style comme l’athlète exerce et assouplit ses muscles. Cet observateur maladif, ce réaliste pessimiste a la pureté classique de la forme, la légèreté des lignes nettes, l’allure rythmique et cadencée des phrases.

Pour exprimer les conflits subtils et cruels des deux âmes qui se disputaient sa vie, il sut s’approprier une langue, la plus forte et la plus limpide à la fois ; pour décrire, et souvent avec délectation, les enchantements des sens, il a ressuscité la concision vigoureuse, la couleur ramassée que les moralistes du dix-septième siècle avaient employée pour dénoncer le péril et condamner la vanité des passions. Il est classique à la manière des plus grands qui furent, en leur âge, les plus modernes des contemporains. Très personnel, il emploie les mots de tout le monde, il peint sans autre effet de lumière que la parfaite précision des termes et la vision saisissante qu’il donne de la nature ; il l’obtient non par image d’atelier ou métaphore d’emprunt, mais par le seul éclat des mots restitués en leur signification pleine, en leur lustre naturel, et comme épanouis dans leur floraison séculaire.

Paris l’avait attiré, Paris l’a pris. Il lui a donné ce que seul il dispense, la perfection de soi-même, la maîtrise de son art et cette familiarité du grand public qui est la première attache de la gloire. Mais Paris l’a usé. Maupassant eut vers notre pays des retours passagers d’une douceur infinie qui se marque dans son œuvre en pages exquises. Rappelez-vous l’arrivée du peintre Mariolle sur la terrasse d’Avranches :

 

Du pied de la côte sur laquelle il était debout partait une inimaginable plaine de sable qui se mêlait au loin avec la mer et le firmament… Au milieu de ce désert jaune, encore trempé par la marée en fuite, surgissait à douze ou quinze kilomètres du rivage un monumental profil de rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d’une cathédrale…

Plus loin, dans la ligne bleuâtre des flots aperçus, d’autres roches noyées montraient leurs crêtes brunes et l’œil découvrait à côté de cette solitude sablonneuse la vaste étendue verte du pays normand, si couvert d’arbres qu’il avait l’air d’un bois illimité. C’était toute la nature s’offrant d’un seul coup, en un seul lieu, dans sa grandeur, dans sa puissance, dans sa fraîcheur et dans sa grâce, et le regard allait de cette vision de forêts à cette apparition du mont de granit, solitaire habitant des sables, qui dressait sur la grève démesurée son étrange figure gothique.

Le plaisir bizarre, dont Mariolle jadis avait souvent tressailli devant les surprises que les terres inconnues gardent aux yeux des voyageurs, l’envahit si brusquement qu’il demeura immobile, l’esprit ému et attendri, oubliant son cœur garrotté…

 

Tout en Maupassant, peine et douceur de vivre, le lie ainsi à notre pays. C’est pourquoi la terre normande qui l’a porté devait, à défaut d’une tombe à sa chair meurtrie, au moins à sa mémoire une statue. Elle reproduira ses traits mâles et doux, ses yeux ouverts sur l’infini de la vie, de l’amour et du monde ; mais ce ne seront, hélas ! que des yeux de marbre, des yeux qui ne verront jamais.

 

Albert Sorel.

1. Allocution prononcée au Théâtre des Arts de Rouen, le 12 mars 1899.

2017-2018. Herald.fr