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Boileau réaliste, Boileau journaliste,...

Boileau

Comme il y aura lundi deux cents ans que Nicolas Boileau nous a quittés [article publié en 1911], la loi du journalisme veut que Boileau soit sujet d’actualité. Et c’est un sujet dont le renouvellement n’est pas facile. Voici pourtant, à titre de renseignement, les diverses manières dont il convient de parler de Boileau si l’on veut qu’un journal insère l’article ou que des convives écoutent le paradoxe :

 

1° Boileau Parisien. On fait ressortir le goût de Boileau pour la capitale, où il est né, qu’il n’a pour ainsi dire jamais quittée. Boileau, précurseur, a « lancé » Auteuil et les quartiers de l’ouest. S’il vivait de nos jours, il ferait campagne contre les embarras de Paris. Développements nombreux et variés.

 

2° Boileau journaliste. Il est absolument certain que rien n’a manqué à Despréaux que l’existence de la presse pour être le premier journaliste de son temps. Il eût, naturellement, excellé dans la critique des lettres, des théâtres, des mœurs. Le goût de Boileau pour la satire, sa manie de se livrer matin et soir à des attaques personnelles lui auraient même valu beaucoup d’affaires d’honneur, et ce polémiste enragé aurait eu souvent recours aux bons offices de [l’escrimeur] M. de Rouzier-Dorcières. Malgré son désir de vivre en bons termes avec le gouvernement, la raideur de son caractère l’aurait à plusieurs reprises jeté dans l’opposition. Mais il n’est pas douteux qu’il n’eût négligé aucune des manifestations de la vie contemporaine : Boileau ne pensait que par actualités. Ainsi le Lutrin est emprunté à la chronique des tribunaux, les épîtres et les satires sont farcies d’allusions à toute espèce de nouveautés et de potins du jour. Sans compter les « grandes actualités » qui lui inspiraient de vastes machines officielles comme l’Ode sur la prise de Namur.

 

3° Et, en passant : un petit jeu de société qui consisterait à rechercher quelles seraient de nos jours les victimes de Boileau. Ne voit-on pas d’ici ses Chapelain et ses Cotin ? Tout le monde dira d’abord Edmond Rostand, ensuite Jean Aicard. Il sera du meilleur esprit d’à-propos de ne pas dédaigner de se souvenir, en évoquant les manifestations du Théâtre-Français, que Boileau les a expressément autorisées et couvertes de son autorité par un vers célèbre. Remarquons à ce sujet la tendance du jour, qui est de supprimer – à Paris – le droit au sifflet, droit dont les spectateurs des théâtres de province continuent cependant de jouir et d’user librement. Conclure que Boileau eût mené encore de vigoureuses campagnes contre le théâtre industrialisé [...].

 

4° Boileau réaliste. On insistera sur ce qu’il y a de cru dans ses descriptions, qui sont de véritables « choses vues ». Exemple : le Repas ridicule, et, à ce sujet, de Boileau gourmet, bon vivant, compagnon de quelques-uns des fêtards les plus notables de son temps. Aux personnes qui se récrieront, qui ont conservé une dent à Boileau de l’ennui qu’il leur a causé sur les bancs du collège, qui objecteront qu’il est quinteux et maussade, citer le mot fameux de Regnard à qui, pour le flatter, on disait que Despréaux était un auteur médiocre : « Il n’est pas médiocrement gai. »

 

5° Boileau royaliste. Il y aurait là tout un chapitre à écrire : comment, par exemple, il a félicité Louis XIV d’avoir un gouvernement personnel et de n’être pas pareil à « ces rois nés valets de leurs propres ministres ». Comment une de ses louanges les plus délicates fut d’admirer Louis XIV comme une sorte de César qui devait tout à lui-même, et de ne pas lui rappeler inopportunément ses ancêtres. D’ailleurs, le dix-septième siècle était, en général, assez étranger à l’idée de tradition, il dédaignait le moyen âge, les origines, les vieilleries. La monarchie apparaît à travers Boileau comme quelque chose de moderne et presque de nouveau : ce qui s’explique si l’on songe qu’à sa majorité, après la véritable période de République qu’avait été la Fronde, Louis XIV avait dû opérer une sorte de coup d’État pour reprendre son autorité. Les écrivains de « l’école de 1660 » ont été, bien plutôt que des courtisans, les apologistes d’un acte de hardiesse et de salut public. Observer que Boileau a bien failli ne jamais être de l’Académie française et qu’il fallut la volonté de Louis XIV pour l’y faire entrer. Il eût été piquant, pour l’histoire du quarante et unième fauteuil, d’inscrire en tête des exclus, avec le nom de Molière, le nom de Boileau.

 

… Il y aurait sans doute encore bien des façons de moderniser Despréaux. Mais celles-là suffiront pour aujourd’hui. Et puis, il sera toujours permis de parler de Boileau homme de goût, de Boileau honnête homme et de Boileau poète français.

 

Jacques Bainville, 11 mars 1911.

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