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Paul Morand, littérateur-né.

Il faut savourer, chez M. Morand, la conjonction d’un lyrique de belle allure, aussitôt repris et comme tancé par un ironiste d’une qualité rare. Ses dons naturels sont exquis et il les amplifie par un art que je comparerai, sur le plan littéraire, à celui de Manet sur le plan pictural Des oppositions de couleurs, que l’on croit crues et mates, y aboutissent à un fondu de nuances. L’acuité solaire y a l’intensité suave du clair de lune. Un lampion, à une fenêtre, continue d’y brûler en plein jour, d’une lumière vidée de son artificiel et restituée à l’or et au violet du ciel et de la rue. Cependant que le dialogue, précis et elliptique, jusque dans les inflexions et les accents, procure au lecteur un de ces plaisirs dont il n’a pas honte, parce qu’ils ont des prolongements méditatifs et intellectuels : soit qu’on veuille savoir comment cela est fait, et approfondir un peu cette magie si naturelle. Soit qu’on entre, par le papotage de ces jeunes personnes délurées, en toutes sortes de songeries vaporeuses.

Il est évident que M. Paul Morand est un littérateur-né, qu’il écrira de très nombreux bouquins, qu’il connaîtra les très grands succès, qu’il ne se montera pas la tête : car un homme qui sait si bien rire d’autrui sait, à l’occasion, rire de lui-même. Je tiens à signaler, dès aujourd’hui à mes lecteurs, cette personnalité vigoureuse et séduisante, autour de laquelle je vois, comme si j’y étais, les discussions, contestations, critiques irritées, envies fielleuses, assises en rond, comme les méchantes fées autour d’un berceau. Je pourrais, d’avance, énumérer à l’auteur d’Ouvert la nuit toutes les phases de la célébrité qui le guette, tous les brillants déboires qui l’attendent, et dont il fera des livres vengeurs et chatoyants. Rarement pareils dons ont été amassés ainsi en une seule imagination. Ce serait à frémir, si le manque de dons dans la verve et la tension littéraires – voir les poupées de style Abel Hermant, Henri de Régnier, etc. – n’étaient pas à l’origine de toute terreur critique de bon aloi.

Un grand talent qui s’affirme, quelle aubaine ! Je m’en réjouis comme d’un bonheur personnel. Cette langue d’une tradition si belle, cet art que nous chérissons, cette syntaxe pour laquelle nous tremblons, cette naïveté armée qui nous enchante, cette malice que les ans renforceront, cette possibilité permanente d’un chef-d’œuvre – nous devons l’exiger, et très vite, de M. Morand – tout cela est une fête printanière à laquelle collaborent les ondes et les flammes.

 

Léon Daudet, 1922, extrait D'Henri Murger à Paul Morand.

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