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Le génie de la langue française.

Si la langue française a conquis l’empire par ses livres, par l’humeur et par l’heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.

Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le Français nomme d’abord le sujet du discours, ensuite le verbe, qui est l’action, et enfin l’objet de cette action ; voilà la logique naturelle à tous les hommes, voilà ce qui constitue le sens commun. Or, cet ordre si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l’objet qui frappe le premier ; c’est pourquoi tous les peuples, abandonnant l’ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l’harmonie des mots l’exigeaient ; et l’inversion a prévalu sur la terre, parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison

Le Français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct, comme s’il était tout raison ; et on a beau, par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu’il existe ; et c’est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l’ordre des sensations, la syntaxe française est incorruptible, C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français ; ce qui n’est pas clair est encore italien, anglais, grec ou latin. On dirait que c’est d’une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite que s’est formée la langue française, et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée, celles-là se précipitent et s’égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations, et suivent tous les caprices de l’harmonie ; aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés.

Il est arrivé de là que la langue française a été moins propre à la musique et aux vers qu’aucune langue ancienne ou moderne ; car ces deux arts vivent de sensations, la musique surtout, dont la propriété est de donner de la force à des paroles sans verve, et d’affaiblir les expressions fortes ; preuve incontestable qu’elle est elle-même une puissance à part, et qu’elle repousse tout ce qui veut partager avec elle l’empire des sensations. Qu’Orphée redise sans cesse : J’ai perdu mon Eurydice, la sensation grammaticale d’une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et la sensation musicale ira toujours croissant. Et ce n’est point, comme on l’a dit, parce que les mots français ne sont pas sonores que la musique les repousse, c’est parce qu’ils offrent l’ordre et la suite, quand le chant demande le désordre et l’abandon. La musique doit bercer l’âme dans le vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur à celle dont on dira qu’elle a tout défini ! Les accords plaisent à l’oreille par la même raison que les saveurs et les parfums plaisent au goût et à l’odorat.

Mais, si la rigide construction de la phrase gêne la marche du musicien, l’imagination du poète est encore arrêtée par le génie circonspect de la langue. Les métaphores des poètes étrangers ont toujours le degré de plus que les nôtres, ils serrent le style figuré de plus près, et leur poésie est plus haute en couleur. Il est généralement vrai que les figures orientales étaient folles, que celles des Grecs et des Latins ont été hardies, et que les nôtres sont simplement justes. II faut donc que le poète français plaise par la pensée, par une élégance continue, par des mouvements heureux, par des alliances de mots. C’est ainsi que les grands maîtres n’ont pas laissé de cacher d’heureuses hardiesses dans le tissu d’un style clair et sage, et c’est de l’artifice avec lequel ils ont su déguiser leur fidélité au génie de leur langue que résulte tout le charme de leur style. Ce qui fait croire que la langue française, sobre et timide, serait encore la dernière des langues, si la masse des bons écrivains ne l’eût poussée au premier rang, en forçant son naturel.

La langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l’ordre direct ; l’ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l’empire. Cette marche est dans la nature ; rien n’est en effet comparable à la prose française.

Il y a des pièges et des surprises dans les langues à inversions ; le lecteur reste suspendu dans une phrase latine, comme un voyageur devant des routes qui se croisent ; il attend que toutes les finales l’aient averti de la correspondance des mots : son oreille reçoit, et son esprit, qui n’a cessé de décomposer pour composer encore, résout enfin le sens de la phrase comme un problème. La prose française se développe en marchant et se déroule avec grâce et noblesse. Toujours sûre de la construction de ses phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la discussion des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance à la pensée. Les philosophes l’ont adoptée, parce qu’elle sert de flambeau aux sciences qu’elle traite, et qu’elle s’accommode également et de la frugalité didactique et de la magnificence qui convient à l’histoire de la nature…

Quand cette langue traduit, elle explique véritablement un auteur. Mais les langues italienne et anglaise, abusant de leurs inversions, se jettent dans tous les moules que le texte leur présente ; elles se calquent sur lui, et rendent difficulté pour difficulté ; je n’en veux pour preuve que Davanzati. Quand le sens de Tacite se perd, comme un fleuve qui disparaît tout à coup sous la terre, le traducteur se plonge et se dérobe avec lui. On les voit ensuite reparaître ensemble ; ils ne se quittent pas l’un l’autre, mais le lecteur les perd souvent tous deux.

La prononciation de la langue française porte l’empreinte de son caractère ; elle est plus variée que celle des langues du Midi, mais moins éclatante ; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu’elle n’articule pas toutes ses lettres. Le sont de l’e muet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, lui donne une harmonie légère qui n’est qu’à elle.

Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges, et, puisqu’il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine. Et voilà pourquoi les puissances l’ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis les conférences de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe ; on ne sèmera plus la guerre dans les paroles de paix.

Aristippe, ayant fait naufrage, aborda dans une île inconnue ; et, voyant des figures de géométrie tracées sur le rivage, il s’écria que les dieux ne l’avaient pas conduit chez, des barbares. Quand on arrive chez un peuple et qu’on y trouve la langue française, on peut se croire chez un peuple poli.

 

Antoine de Rivarol, Discours sur l’Universalité de la langue française.

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